Belgique - Roméo et Juliette conjurent les divisions linguistiques

Mort de Tybalt, tué par Roméo, dans le Roméo et Juliette présenté en français et en flamand et qui tiendra l’affiche en Belgique au début d’octobre.
Photo: Guy Delahaye/Comédie Poitou-Charentes Mort de Tybalt, tué par Roméo, dans le Roméo et Juliette présenté en français et en flamand et qui tiendra l’affiche en Belgique au début d’octobre.

Si loin et pourtant si proche. Dans une Belgique divisée par des tensions linguistiques entre Wallons au Sud et Flamands au Nord, le metteur en scène Yves Beaunesne se prépare à frapper fort en amenant dans un théâtre de Liège un Roméo et Juliette de Shakespeare livré pour une première fois dans les deux langues qui se déchirent dans son pays. Un projet artistique, « qui n’est pas politique, mais qui parle de politique »précise le créateur, qui, en mettant du néerlandais dans la bouche des Capulet et du français dans celle des Montaigu, vise à résister aux divisions et craintes induites par « des discours politiques démagogiques », en passant par l’art et sa capacité à célébrer et à rassembler les différences.

 

« C’est une histoire d’amour qui a quelque chose à raconter à la Belgique d’aujourd’hui, résume à l’autre bout du fil l’homme de théâtre, moitié Flamand par son père et moitié Wallon par sa mère, joint par Le Devoir. La poser dans le présent, mais également dans nos deux langues est peut-être un geste audacieux, mais il allait aussi de soi. »

 

Créé à la Comédie Poitou-Charentes, en France, qu’Yves Beaunesne - Boonen, de son vrai nom, un patronyme très flamand - dirige depuis 2010, ce Roméo et Juliette se prépare à prendre l’affiche au début du mois d’octobre, pour deux semaines, au Théâtre de la Place de Liège avec une distribution puisée dans les bassins de comédiens francophones et néerlandophones de la Belgique. Le texte, qui relate le récit d’un amour impossible sur fond de guerre entre deux familles que tout rapproche, mais qui préfèrent entretenir leur distance, va être livré sur scène dans la langue respective des interprètes : Juliette parlant flamand, ce néerlandais très particulier qui résonne principalement dans le nord de la Belgique, Roméo lui déclarant sa flamme dans le français de Jacques Brel, le tout avec des surtitres afin d’assurer la compréhension globale de l’histoire, par les deux composantes du pays.

 

« La grande question du théâtre est d’arriver à faire se parler la prose du quotidien et la poésie, dit le metteur en scène, et c’est ce que fait ce Roméo et Juliette avec la distance amenée par Shakespeare, son regard sur le monde qui, plus de quatre siècles plus tard, est toujours contemporain, et qui révèle autrement nos sensibilités, nos différences, pour en même temps en faire ressortir toute la complémentarité. »

 

Apparences trompeuses

 

Pas très loin d’une crise politique majeure en Belgique qui a privé le pays de gouvernement pendant 541 jours entre 2010 et 2011, sur fond de crises linguistiques et géographiques, et de radicalisation des mouvements indépendantistes flamands, l’avant-première de cette production, présentée à Liège en mars dernier, n’a, étrangement, pas nourri de controverse particulière, ni de débats enflammés. Mais les apparences, à l’image d’une potion censée simuler la mort, sont parfois trompeuses.

 

« Cette pièce va partir en tournée, à Louvain-la-Neuve, à Bruxelles, en France aussi, mais très peu en Flandre, où, malgré le fait qu’elle soit en partie présentée en flamand, il est très difficile de lui trouver des diffuseurs », les directeurs de théâtre dans ce coin de la Belgique étant très frileux à l’idée d’exposer du français, la langue de l’autre, sur leurs planches, raconte-t-il. Exception : « à Gand, cette pièce va être montée dans un grand théâtre flamand, le NTGent,ajoute-t-il. Mais là, je m’attends à une vraie montée en puissance. Les Flamands, capables de faire beaucoup de bruit pour une simple cabane à frites au nom francophone dans une ville flamande, vont vraiment être mis aux champs avec ce Roméo et Juliette. »

 

Provocation sur le bon dos de l’illustre dramaturge britannique ? Yves Beaunesne préfère parler de résistance douce, par l’art et la création, pour ne pas rester sur le « profond hiatus, dit-il, entre la voix des politiciens et celle du peuple ».« Il y a en ce moment en Belgique la volonté dans l’intelligentsia et dans la communauté culturelle (et ce, dans les deux communautés) de lutter contre les divisions cultivées à des fins électoralistes par des démagogues, poursuit-il. L’identité belge est complexe, elle est composite et s’accompagne d’une force créative importante. Nous ne voulons certainement pas perdre cette richesse qui vient avec nos différences. Et du coup, nous avons la responsabilité sociale de combattre ces divisions », sans doute parce que, pour avoir lu, vu ou joué Shakespeare, ces penseurs, comédiens et artistes savent très bien qu’à la fin de ce genre d’histoire, personne ne gagne.

2 commentaires
  • Roland Berger - Inscrit 25 septembre 2013 14 h 24

    J'ai peur

    Je crains que ce précédent amène la création de pièces de théâtre et de films bilingues pour le public québécois. Quelles belles subventions ce mouvement aurait!

  • Raymond Gagnier - Abonné 28 septembre 2013 07 h 16

    Roméo et Juliette conjurent les divisions linguistiques

    Robert Lepage avait déjà tenté l'expérience dans une pièce de théâtre avec des jeunes il y a une vingtaine d'années, je crois.
    Il occupait le poste de directeur du Centre nationaldes arts à Ottawa.
    Raymond Gagnier