Entre ciel et terre

Labrèche, savoureux dans Les aiguilles et l'opium.
Photo: Nicola-Frank Vachon Labrèche, savoureux dans Les aiguilles et l'opium.

Sur la trompette de Miles Davis, Les aiguilles et l’opium nous transporte dans un monde en apesanteur. Apesanteur devant le charme et l’atmosphère feutrée du spectacle, apesanteur procurée par l’héroïne, l’opium, le rêve, dans laquelle flottent les personnages.

 

Un Québécois, à Paris pour son travail, vit une douloureuse peine d’amour. En parallèle apparaissent deux grands du XXe siècle : Jean Cocteau, aux suaves interventions tirées, notamment, de sa Lettre aux Américains, et Miles Davis, dont on retrace la liaison avec Juliette Gréco. Amour, dépendances, création, chagrin et tentative de se reconstruire passent dans ce spectacle où alternent scènes et réflexions, tissées en trois trames qui se répondent. Pour décor, un cube pivotant, à trois côtés, bâti de portes et trappes s’ouvrant et se refermant au gré des scènes et des mouvements. Son aspect visuel se complète de projections (Lionel Arnould) : chambre d’hôtel, studio d’enregistrement, rue, ciel étoilé… Les possibilités semblent infinies, et créent la délicieuse impression de regarder un kaléidoscope géant, où se déplacent - marchant, glissant, s’envolant - les personnages.

 

À la version d’origine, créée en 1991, Lepage a ajouté cette structure en cube et deux comédiens, pour incarner Miles Davis et évoquer la silhouette de Juliette Gréco. Outre ces artistes, le solo est interprété par Marc Labrèche, qui se glisse avec aisance dans la peau des deux autres personnages. Avec justesse, humanité, simplicité, il campe un Robert attachant, touchant dans sa solitude, réjouissant dans son humour. En alternance, il devient Cocteau, dandy et créateur imaginatif ; Labrèche y est savoureux.

 

On retrouve, dans ce texte, le désir fréquent de Robert Lepage de rendre hommage, à travers ses spectacles, à de grands esprits, à de grands talents. On y renoue aussi avec son humour toujours aussi rafraîchissant, largement fait d’autodérision, et son regard surprenant sur la vie et les choses.

 

Le spectacle est habile, brillant, visuellement éblouissant, joué avec finesse. On pourrait lui reprocher son aspect un peu morcelé, et son utilisation très fréquente, presque étourdissante, des mouvements du cube. Mais Les aiguilles et l’opium, songe un peu surréaliste, nous emmène dans une rêverie douce et dépaysante, où défilent les idées, les sensations, les images. Et qui, comme l’opium au dire de Cocteau, nous permet d’échapper, momentanément, à la vie qui se presse.


Collaboratrice