Théâtre - Un chant intemporel

Quand l’héritage vient de la mer et que la mer se retire, les bouleversements sont irrémédiables. Entre fable et allégorie, Quand la mer d’Esther Beauchemin aborde les dérives d’un village, et les failles qui ébranlent le lien à la terre, aux origines, à la tradition et à la lignée.

 

Reconstituer un village de pêcheurs, y imprégner la présence de la mer, préserver les notions de tradition, de valeurs, de survie, d’exil, et le faire en conférant au récit une intemporalité, n’était pas sans risque. Avec ses deux caches (puits et feu), le plateau, légèrement pentu, offre l’avantage de transcender les époques et les lieux. Un espace que Soldevila explore avec finesse dans l’orchestration des entrées, sorties, enchaînements, changements à vue, déplacements, séquences chorales autant que dans les scènes intimes.

 

Sous la direction de Soldevila, cela se traduit par un recours à différents esthétismes, qu’il s’agisse du théâtre d’ombres (en ouverture) que de cette belle trouvaille du choeur « des corneilles » qui fait le pont entre l’Antiquité, le Moyen Âge et les folkloriques commères de village. Les costumes en sont un puissant révélateur, les éclairages y contribuent, et ce qui émerge de l’ensemble porte un tremblement humain qui abolit les frontières et le temps. Si les inserts musicaux évoquant le désert sont moins percutants, les chants marins, eux, bien qu’imparfaits vocalement, ont tout du coeur tremblant et troublé face au devenir.

 

La fable ne permet pas aux acteurs d’aller fouiller en profondeur la psychologie des personnages et nécessite qu’ils se collent à l’archétype, mais on ne peut qu’en saluer le rendu. Les postures physiques (réussies) du choeur des corneilles, mimiques et complicités, en plus de provoquer l’amusement, marquent les avancées du récit et sa progression. Si certains tableaux sont plus illustratifs, on doit saluer celui où la soeur du chef des Anciens réclame son autonomie, et ce très désarmant moment où « l’étrangère » craint de perdre sa fille. Le texte s’ouvre alors sur une symbolique riche qui force l’être à faire face à l’ultime dépossession, deux moments soutenus avec juste ce qu’il faut de tension et de nuances dans l’interprétation et qui laissent leur empreinte.

 

Quand la mer a l’audace de se situer hors des courants actuels et s’amène doucement, sans prétendre à la révolution. Quand la mer offre une marée montante gorgée de sens.

 

 

Collaboratrice