Théâtre - Je t’aime moi non plus

Sont employés des mètres de ruban gommé où il est écrit « fragile » et grâce auxquels les protagonistes se ligotent et se bâillonnent généreusement. Il y a des moyens plus subtils d’exprimer sa révolte ou son sentiment d’enfermement.
Photo: Rosalie H Maheux Sont employés des mètres de ruban gommé où il est écrit « fragile » et grâce auxquels les protagonistes se ligotent et se bâillonnent généreusement. Il y a des moyens plus subtils d’exprimer sa révolte ou son sentiment d’enfermement.

Cet automne, la comédienne, auteure et metteure en scène Alexa-Jeanne Dubé, diplômée du cégep de Saint-Hyacinthe en 2011, est pour ainsi dire en résidence au théâtre La Chapelle. Avant de la voir jouer dans Entre vous et moi, il n’y a qu’un mur, de Jocelyn Pelletier, et Clap Clap, de Gabriel Plante, on peut en ce moment même découvrir un spectacle de son cru, Moi et une Love Letter, une oeuvre pour cinq interprètes consacrée au deuil amoureux.

 

Sous nos yeux, cinq jeunes femmes font l’expérience de la solitude. Elles traduisent en mots et en gestes les sentiments contradictoires provoqués par le départ de l’être aimé, la culpabilité et le désarroi d’avoir à se redéfinir seule. Au menu de ces lettres à l’absent, des missives rigoureusement numérotées, on trouve immobilisme et soubresauts, rage et larmoiements, invectives et repli sur soi. Si la courte pièce, vous l’aurez compris, de nature performative, ne brille pas par son originalité, il faut lui reconnaître le mérite d’être portée par une énergie peu commune, celle de ses interprètes.

 

Les postures intellectuelles, mais surtout physiques des cinq comédiennes - Marie-Philip Lamarche, Marie Favreau, Catherine Paquin-Béchard, Fanny Migneault-Lecavalier et Marie-Emmanuelle Boileau - ne sont pas sans évoquer les manifestations de Femen, ce mouvement de contestation né en Ukraine, mais on pense bien plus encore aux femmes hiératiques de l’artiste états-unienne Vanessa Beecroft. Imaginez des femmes nues, quasi identiques, qui font bloc, s’opposent, reposent les unes sur les autres, s’appuient, expriment leur liberté, tout cela en ayant maille à partir avec les emblèmes d’une féminité pour le moins stéréotypée.

 

Le plateau, recouvert d’une bâche blanche, est essentiellement éclairé par un rétroprojecteur. L’appareil est low-tech, mais son usage, qui implique notamment des pellicules de plastique coloré, est plutôt ingénieux. Cette portion du spectacle, signée Rosalie H Maheux, est de loin la plus intéressante, elle amène une dimension artisanale, comme une réminiscence des bricolages de l’enfance, mais cela ne suffit malheureusement pas à enrayer l’ennui que suscite le rituel qui se déroule sur scène.

 

L’emploi des perruques blondes, des sous-vêtements multicolores, des robes translucides et des souliers à talons est redondant, quand il n’est pas forcé. Il y a aussi les talkies-walkies qui grésillent, probablement une métaphore des multiples difficultés que pose la communication entre les hommes et les femmes. Sans oublier les mètres de ruban gommé où il est écrit « fragile » et grâce auxquels les protagonistes se ligotent et se bâillonnent généreusement. Il y a des moyens plus subtils d’exprimer sa révolte ou son sentiment d’enfermement.

 

Il est à vrai dire désolant que la dimension féministe soit évacuée si rapidement. Barbie et Marilyn sont convoquées, mais pas question de leur faire la peau, pas question d’entrer dans le coeur du malaise, dans les fondements de cette inadéquation au monde qui mène jusqu’à la haine de soi. Dommage, la table était pourtant mise.

 

 

Collaborateur

2 commentaires
  • Philippe Dubé - Abonné 20 septembre 2013 15 h 25

    Regarder sans voir

    Je rapellerai au critique simplement ceci qu'il pourra méditer:

    Ce qui ne peut danser au bord des lèvres s'en va hurler au fond de l'âme.
    (Christian Bobin, L'autre visage).

  • Érick Beaulieu - Abonné 20 septembre 2013 22 h 26

    IntellecTUEaliser ou ressentir ?

    J'ai vu la pièce. Je me demande pourquoi l'auteur de cette critique n'a pas simplement cherché à ressentir ce qui était transmis..

    Cette pièce ne répond pas à toutes les questions. Elle n'a pas cette Ambition, et c'est TANT MIEUX. Elle a le mérite de nous amener "là où l'âme hurle" (merci Philippe Dubé), face à l'intime vulnérabilité qui nous assaille lorsque dans le désaroi amoureux __frappe__. Rien d'autre que ça, à fleur de peau, si bien véhiculée par ses 5 déesses de la vulnérabilité assumée. On assiste à un partage intime, déconcertant, affolant, révoltant, mais en bout de ligne, assoiffé d'Espoir. Je ne pense pas que cette oeuvre prétend philosopher sur le question. Pourquoi alors vouloir l'amener là où elle ne va pas ?

    J'espère moi aussi (comme Philippe Dubé), que ce critique saura viscéralement méditer la maxime de Bobin pour redécouvrir la portée de cette autre maxime: "Le coeur a ses raisons que la raison ignore" (Blaise Pascal), dans laquelle cette pièce nous amène magistralement.