Saison 2013-2014 à La Licorne - Se dire haut et fort pour rompre le silence de l’État

Le directeur de La Licorne, Denis Bernard, entouré de quelques têtes d’affiche de la saison 2013-2014 : Renaud Lacelle-Bourdon, Évelyne Rompré, Guy Nadon et Marie-Hélène Thibault.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Le directeur de La Licorne, Denis Bernard, entouré de quelques têtes d’affiche de la saison 2013-2014 : Renaud Lacelle-Bourdon, Évelyne Rompré, Guy Nadon et Marie-Hélène Thibault.

Se dire pour mieux se définir. Comme être humain, comme peuple. L’impératif est au coeur de la saison 2013-2014 de La Licorne. Un élan qui prend des allures de prise de position, voire de condamnation, chez le directeur artistique et général Denis Bernard, qui critique sévèrement l’apathie du gouvernement Marois en ces temps de grandes turbulences économiques et idéologiques.

 

« Se dire, c’est important. Toute ma vie, j’ai travaillé à définir mon territoire, mais je me suis rendu aussi compte que, par les oeuvres qu’on porte, on construit aussi un territoire commun, celui qu’on veut habiter ensemble. On est là pour ça », explique Denis Bernard. Ce dernier dénonce le silence radio de Québec en matière de culture, enfonçant encore plus profondément le clou du désengagement étatique.

 

Ce n’est pas parce que le théâtre n’a pas d’argent qu’il est à court d’idées, poursuit-il. « Chez nous, on reste dans l’action. On invente, on étire, on rêve encore. Pendant ce temps-là, je reçois une lettre de Pauline Marois nous disant qu’elle a demandé au milieu des affaires de s’impliquer. Merci, Mme Marois, ça fait 20 ans qu’on s’évertue à convaincre le milieu des affaires de prendre le pas. Vous étiez où ? »

 

Dans la foulée des rénovations du petit théâtre de l’avenue Papineau, l’équipe a pourtant fait ses devoirs. Les fonds privés sont passés de 85 000 à 200 000 $, soit 10 % du budget de l’institution. Les compressions, tant à Québec qu’à Ottawa, se sont néanmoins poursuivies. « Le fédéral a même poussé l’audace jusqu’à réclamer 7 % des budgets de chaque institution, rappelle M. Bernard. Les plus gentils ont pu récupérer leur mise et même recevoir plus. Au détriment de tous les autres. Ça, ça s’appelle déshabiller Paul pour habiller Jacques, et c’est proprement scandaleux ! »

 

L’affaire, qui a déchiré le milieu, n’a eu aucun écho à Québec, se désole-t-il. « Pendant ce temps-là, il faisait quoi, le gouvernement Marois ? Il faisait quoi [le ministre de la Culture] Maka Kotto ? Rien. C’est choquant de voir l’inertie de ce ministre-là ! Cet homme n’a strictement rien à nous dire pour l’instant. Il accroche des médailles sur le revers des vestons, et c’est tout. Il ne sert qu’à ça ! »

 

« Se dire», dans ce contexte, n’en paraît que plus nécessaire, d’autant que l’impératif vient en quelque sorte clore le premier cycle de création dans cette nouvelle Licorne, après le « S’ouvrir » de la première année et le « Se rencontrer » de l’année suivante. Avec des taux d’assistance stratosphériques (98 % l’an dernier) et la multiplication des projets maison, il apparaît clair à Denis Bernard que le lieu a contribué à consolider les échanges et la création. « À deux salles, ça circule encore plus, les idées, le monde, les mots. On l’a senti, les échanges se sont prolongés, la complicité est plus visible. »

 

Nourrir la dramaturgie québécoise

 

Sur le plan de la création, les fonds restent faméliques. Qu’à cela ne tienne, l’équipe de La Manufacture, qui assure la direction artistique de La Licorne, innove autrement, offrant temps, idées et accompagnement aux créateurs, spécialement aux auteurs, pierre angulaire de l’institution.

 

Cette année, six auteurs et un groupe de création poursuivent une résidence sous les auspices de La Manufacture, guidés les uns par Bernard lui-même, les autres par le directeur fondateur, Jean-Denis Leduc, et leur complice à tous deux, Philippe Lambert. « On a ouvert un salon des auteurs, c’est leur espace. On aimerait aussi pouvoir leur attribuer une somme, on n’a évidemment pas d’argent pour cela, mais on a trouvé, par là et par mille et une autres façons, le moyen de nourrir leur travail, de les envelopper. »

 

Le travail fait avec les auteurs rapporte. Cette année, les deux créations de La Manufacture sont québécoises. Tu te souviendras de moi(du 14 janvier au 23 février) de François Archambault a d’ailleurs été écrite pendant une résidence à La Manufacture. L’auteur de Cul sec et d’Enfantillages s’attaque cette fois à la thématique de la mémoire à travers le destin d’Édouard, professeur d’histoire à la retraite, bouillant et caractériel, qui commence à perdre la mémoire.

 

La saison s’ouvre sur une autre création québécoise, En dessous de vos corps je trouverai ce qui est immense et qui ne s’arrête pas (du 1er octobre au 9 novembre), de Steve Gagnon. « Steve voulait monter lui-même sa pièce, il a été très clair. J’ai lu son texte, j’ai vu un feu, brûlant, j’ai choisi de le suivre jusqu’au bout », raconte Denis Bernard.

 

La Manufacture a aussi reprogrammé Orphelins (du 12 au 30 novembre). La pièce coup-de-poing de Dennis Kelly, mise en scène par Maxime Denommée, voyagera aussi tout l’automne à travers le Québec. Le printemps verra quant à lui le retour du délicieux Midsummer. Une pièce et neuf chansons du 5 au 30 mai.

***

Se dire, mode d’emploi

De vieux complices, de nouveaux visages, de l’audace, les codiffusions à La Licorne ouvrent à des rencontres travaillées, nourries, décantées. La saison s’ouvre en lion avec la reprise en septembre de Comment je suis devenue touriste des Biches pensives. Tout de suite après, les Éternels pigistes reprennent Après moi.

Presque au même moment, Fabien Cloutier lance son automne chargé avec le retour de Billy (les jours de hurlement) sur les planches de la Petite Licorne. En novembre et décembre, Cloutier se réinstalle pour livrer l’intégrale des aventures du chum à Chabot avec Scotstown et Cranbourne, livrées en doublé les jeudis et vendredis.

En octobre, Julie Vincent monte et signe Soledad au hasard, tandis que novembre verra la reprise de II (Deux).

À l’hiver, la saison reprend en janvier avec Le cellulaire d’un homme mort de l’Américaine Sarah Ruhl dans une mise en scène de Geoffrey Gaquère. En mars, La Licorne poursuit son exploration de l’univers de Dennis Kelly avec la pièce Comment s’occuper de bébé mis en scène par Sylvain Bélanger. En avril, l’équipe de Raphaël à Ti-Jean, d’abord montée au Bic, s’installe dans La Grande Licorne pendant que La Petite Licorne accueille Sébastien David qui s’attaquera à l’adaptation de Scratch, une pièce de Charlotte Corbeil-Coleman. L’absence de guerre, saluée à Premier Acte en 2011, reprend du service, toujours avec Édith Patenaude à la mise en scène. La saison se terminera en mai sur une pièce qui a marqué le Trident, Angoisse cosmique ou le jour où Brad Pitt fut atteint de paranoïa, dans une mise en scène de Michel Nadeau.

À voir en vidéo