Sous le microscope caustique de Fabien Cloutier

Habile, Fabien Cloutier fait rire en incarnant ici et là ces figures qu’il dénonce, restant toujours en équilibre sur le délicat fil de la caricature et de l’exagération du trait.
Photo: Dom Bernier Habile, Fabien Cloutier fait rire en incarnant ici et là ces figures qu’il dénonce, restant toujours en équilibre sur le délicat fil de la caricature et de l’exagération du trait.

Très peu de gens peuvent dire ces choses publiquement. Le dramaturge et comédien Fabien Cloutier est de ceux-là.

Selon lui, le Lac-Saint-Jean est une région d’une laideur désolante, à l’esthétique plus que douteuse. Le Saguenay n’offre pas mieux, le laid y étant cultivé avec la même passion. Sans compter que « le ratio coiffeuse/population » est aussi élevé aux deux endroits, soit dit en passant.

Il dit aussi être emmerdé par les tonalités africaines de cette voix qui parfois, sans qu’il l’ait sollicitée, cherche à le ramener, à l’autre bout du fil, sous le giron d’une célèbre compagnie de téléphone dont le service à la clientèle fait surtout fuir ses clients. Pas parce qu’il ne reconnaît pas en elle un « nous » faussement inclusif, sectaire et communautariste, mais plutôt parce qu’il imagine une voix appartenant à un gastro-entérologue s’étant démené toute sa vie pour sortir de sa misère en étudiant - comme son grand-père le lui répétait -, un toubib compétent qui a fui la guerre pour se buter ici à un corporatisme crasse, fleurant par moments un peu la peur de l’autre, et qui l’oblige à travailler dans un centre de harcèlement téléphonique. On résume. On savoure aussi.

Avec un t-shirt rouge qui invite au voyage en exposant avec amusement ses escales - New York, Londres, Tokyo, Paris, Sydney, Limoilou -, l’homme derrière trois pièces marquantes et remarquées du répertoire contemporain - Scotstown, Cranbourne et Billy - est remonté mardi soir sur une scène dans le cadre du mouton noir des festivals, Zoofest. L’aventure se nomme simplement Fabien Cloutier en laboratoire. Elle permet de renouer en une heure avec le regard engagé-aiguisé et les éclairages gênants de nos petits et grands travers collectifs de ce fin observateur du présent.

Des fragments consistants

 

L’exercice est exploratoire, laissant visiblement présager « autre chose », dont l’auteur semble livrer ici quelques composantes. Il repose aussi sur un assemblage de textes caustiques, à la grammaire rugueuse qui éloigne Cloutier de son personnage du « chum de Chabot » qui l’avait fait émerger comme conteur clairvoyant, mais le rapproche du rôle de l’indigné mordant tapant sur l’aberration, peu importe l’endroit où elle a germé. En posant plus de questions qu’en donnant des réponses.

À droite, il raille Maxime Bernier, les destructeurs du régime des armes à feu ou Gaétan Barrette. À gauche, Françoise David et Amir Khadir. Dans un autobus, en présence d’un handicapé, il met en relief ce triste individualisme qui ternit cette belle solidarité dans laquelle on aime, dans les salons du moins, se draper. Dans un lit, il remet en question la maîtrise de la langue française dans une certaine région du Québec. Au bord d’un lac, en compagnie d’Éric Lapointe, c’est la vacuité des icônes, l’avilissement des masses par ces figures creuses qu’il varlope, après avoir raboté une fine couche de cette superficialité en passant son instrument sur les émissions de décoration et sur Jean Airoldi. Comme on dit sur Twitter : #ouch !

Habile, Cloutier fait rire en incarnant ici et là ces figures qu’il dénonce - l’homophobe est du nombre -, restant toujours en équilibre sur le délicat fil de la caricature et de l’exagération du trait. Il le fait aussi, pour prévenir la chute, avec une écriture fine, un verbe cru, mais dense, une langue riche ancrée dans son terroir qui va chercher la justesse de ses observations dans ces mises en image redoutables du détail, du paradoxe et de toutes ces incohérences qui donnent des aspérités au vivre-ensemble et amplifient la bêtise humaine, surtout celle qu’on n’aime pas trop voir.

C’est une question de réaction : dans ses éprouvettes et ses béchers gradués, le présent, le ici-maintenant déposé par Fabien Cloutier produit forcément une précipitation à son contact. Une substance, en somme, qui divertit, oui, et nourrit.

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