Peinture sur soi

André Sauvé, un comique au parcours atypique.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir André Sauvé, un comique au parcours atypique.

Très vite, très haut, très loin. Depuis sa découverte dans un festival d’humour à Dégelis en 2004 par Judi Richards, femme d’Yvon Deschamps, l’ascension d’André Sauvé a été plus que fulgurante.


Découverte de l’année au festival Juste pour rire deux ans plus tard, Félix du meilleur spectacle d’humour en 2009 pour un premier spectacle solo plus que remarqué, chroniqueur déjanté aux côtés de Marc Labrèche, champagne, petits fours, propositions en tout genre et courtisan à multiples visages, le quotidien de ce comique au parcours atypique a basculé, sans prévenir, dans le monde du paraître, de l’ego surdimensionné, du faux, de l’illusion, des relations intéressées et superficielles, de l’argent, de l’envie et des coups bas… Et du coup, quand on le croise pour lui parler de son nouveau spectacle, intitulé simplement Être, la question s’impose d’entrée de jeu : dans cet environnement hostile à la profondeur, est-ce finalement facile de rester soi-même ?


Attablé dans un petit café de Montréal, l’artiste, que Le Devoir a rencontré la semaine dernière, jette un regard sincère, laisse passer un silence, puis se lance : « Tout ça m’est arrivé sur le tard, dit-il, après un parcours particulier [il a été, entre autres, prof de danse indienne ; il a fait de l’introspection en Inde]. Mon manque de confiance, mon besoin de solitude, ma personnalité discrète, ancrée en moi depuis des années, m’ont protégé de mon ego. » Sans trop l’éloigner par le fait même d’un « lui » qui n’a pas trop enflé, avoue-t-il, sans doute parce que, comme d’autres, il se cherche toujours.


« Quand je me regarde sur scène, je ne comprends pas trop ce que j’y fais, poursuit l’humoriste adulé. C’est un mystère, un changement de personnalité qui s’opère sur un 10 cents et qui me donne le vertige, quand j’y pense et que j’évoque la chose ici ce matin. »

 

Hirsute et torturé


Ce vertige, craint et savouré en même temps, André Sauvé se prépare à renouer avec lui, par la force des choses, en remontant sur les planches du théâtre Maisonneuve de la Place des Arts vendredi prochain, dans le cadre du festival Juste pour rire. Il y livrera sa nouvelle proposition comique, placée forcément sous le signe de ce soi que l’on cherche et de la douce folie qui peut parfois accompagner cet existentialisme, quand on l’éloigne de la poésie pour le rapprocher du divertissement. Une recette implacable, drôle par son côté hirsute, absurde et torturé, que l’artiste maîtrise avec finesse, sans trop savoir comment. « Quand j’écris, c’est ça qui sort », résume-t-il simplement. « Ce spectacle est né de questions que je pose pour vrai », dit-il,et auxquelles, sur scène, il va tout faire pour ne pas donner de réponses.


Être, c’est « un processus et non un aboutissement », dit André Sauvé, mais également l’occasion de renouer avec l’humour drôlement introspectif de cet humoriste qui, sur une scène, donne souvent l’impression d’être en thérapie plutôt qu’en représentation. « On est tous d’accord avec l’idée qu’il faut être soi-même dans la vie, mais qu’est-ce que cela veut dire vraiment ? On est tous des personnalités multiples, complexes, désordonnées, incohérentes… Et être soi, c’est peut-être être en harmonie avec la multiplicité de tous ces rôles. »


Plus de 300 jours de solitude, et d’écriture, plus tard, sa balade dans la psyché humaine va donc passer, avec l’aide de Josée Fortier, à la mise en scène, par un assemblage de réflexions à voix haute sur cette idée d’être face à soi et aux autres, en passant par les petites phrases peu édifiantes qui meublent la recherche du soi - « Vivre le moment présent en est une », dit-il. « On se dit ça pour exprimer quelque chose que l’on a de la difficulté à vraiment cerner » -, mais également en revenant sur les obsessions ou en parlant des cocktails mondains, activités où André Sauvé arrive à « être », c’est sûr, mais uniquement à être à l’aise comme un poisson rouge dans un sapin, comme dirait l’autre.


« Ce numéro part d’un véritable malaise, avoue-t-il. Je vais rarement dans ces soirées où l’on se promène d’une conversation à une autre, où tout le monde est en représentation. Je m’y perds rapidement et finis par ne plus savoir qui je suis. »


Sur scène, André Sauvé promet toutefois qu’on va le retrouver tel qu’on le connaît, « dans une suite, pas tout à fait logique, mais pas totalement en rupture » non plus, de son spectacle précédent, dont près de 350 représentations ont été livrées à travers la province dans les dernières années. « La folie est toujours là, pure et gratuite », dit-il. Ce n’est pas juste des questionnements sur la condition humaine, le je, le nous - au sens noble du terme -, même si, a-t-il découvert, c’est ce qui semble séduire les foules qui le suivent, et qui ont contribué ces dernières années à faire de son lui ce qu’il est.


« Je me suis rendu compte que je faisais du bien aux gens, parce que j’ose aborder un tabou que je n’avais pas soupçonné : le questionnement existentiel, dit ce drôle d’oiseau à la chevelure désordonnée. Dans nos sociétés, il faut gérer sa vie, être performant, se montrer fort. Ces questions ont l’air honteuses. »


Sa découverte façonne sa personnalité artistique. Elle lui donne aussi la chance de s’approcher de l’un de ses lui-même, paradoxal pour un gars qui dit aimer le calme, la solitude et les petits groupes restreints, un lui capable de monter sur une scène pour affronter une foule, avec extravagance et hystérie. « Ce personnage m’est complètement étranger, avoue-t-il. Il disparaît d’ailleurs quand le rideau tombe et que les lumières s’éteignent », comme pour mieux éclairer celui qu’il est, peut-être.

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