Le Komedy Majik Cho au Festival Juste pour rire - Renouveler les codes de la magie

Le metteur en scène Serge Denoncourt et le « transformiste » Arturo Brachetti
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Le metteur en scène Serge Denoncourt et le « transformiste » Arturo Brachetti

La magie, l’illusionnisme, la prestidigitation, c’est aussi ça : un artiste, réputé pour son exubérance, ses changements de costumes ultrarapides, son sourire enfantin, son univers plein de folie, de « haha » et d’effets de style qui se présente à vous, un après-midi de juin, dans l’ordinaire d’une barbe de trois jours, d’un t-shirt noir, avec une voix douce, empathique et un regard calme, songeur posé sur son monde, avec distance, profondeur et philosophie.

« La magie, l’humanité en a toujours eu besoin », lance Arturo Brachetti, « plus grand transformiste du monde », dit-on, assis à l’écart dans une salle de répétition d’un théâtre montréalais. « C’est ce qui rend la condition humaine plus supportable. Elle donne des réponses à des choses que l’on ne comprend pas. Elle comble tous ces vides qui nous angoissent, ou encore, elle nous amène loin de ces préoccupations existentielles le temps d’un spectacle. La magie, ça nous aide à vivre, même si au fond, on sait que ça ne change rien, que tout ça n’est qu’illusion ».


Substitut à la tête dans le sable, le monde de la magie serait un peu tout ça, selon cet homme aux mille visages, « particulièrement en période de crise, quand il y a du noir dans les idéaux, quand on a perdu nos certitudes, la confiance dans nos institutions, dans la science, dans nos banques, dans nos élus » et où le besoin de magie se ferait alors sentir avec autant d’insistance qu’un sabre cherchant à transpercer une assistante enfermée dans une boîte. « C’est encore se faire tromper, mais au moins, dans ce contexte, ça console. »


Ceci expliquerait donc cela, mais aussi le renouveau dans les dernières années du divertissement par l’illusion - demandez au magicien Luc Langevin, par exemple. Un renouveau dont veut profiter cette année le Festival Juste pour rire en sortant de son chapeau non pas un lapin, mais plutôt sept magiciens recrutés aux quatre coins du monde et placés au coeur du Komedy Majik Cho, spectacle hybride faisant rimer numéro de magie, dramaturgie et comédie. Brachetti en est le fil conducteur sur une toile tissée par Serge Denoncourt qui, dans un petit coup de théâtre, avoue… avoir « toujours détesté » la magie et les magiciens.

 

Réinventer le prévisible


« La magie, c’est kétaine, résume le metteur en scène. Plus personne n’ose faire des spectacles avec ça, parce que ça renvoie à des images de David Copperfield et à des tours faits des milliers de fois et dont on connaît la mécanique. Plus rien ne s’invente en magie, ce qui, créativement parlant, fait de ce spectacle un défi intéressant à relever », avec l’aide, bien sûr, d’un fil caché, d’un ventilateur savamment dissimulé dans une trappe, mais surtout d’une bonne dose de dérision et d’ironie, assure-t-il. « On a décidé de prendre la magie avec un grain de sel, un deuxième et même un troisième degré… »


Sur scène, Brachetti se prépare donc à incarner le gardien d’une magie poétique et enfantine, avec des changements de costumes à la vitesse de l’éclair dont il a le secret. Son monde va être confronté à la vision et à l’univers plus rebelle, adolescent, cynique et désabusé de l’art de l’illusion portés par le jeune magicien montréalais Vincent C., le genre de magicien qui aime faire disparaître ses colombes à coup de batte de baseball. Il est l’une des autres composantes de ce «party de prestidigitateurs», comme aime le définir Serge Denoncourt.


« C’est une rencontre improbable, mais on voulait sortir des codes habituels », dit Serge Denoncourt, l’autre «p’tit gars de Shawinigan» qui, dans les dernières années, a travaillé autant sur Racine et Andromaque à l’Espace Go que sur la conception visuelle de la tournée européenne du chanteur italien Eros Ramazzotti. « Les magiciens que j’ai invités dans ce spectacle ont tous eu l’obligation de ne pas venir avec leur assistante [concept de belle fille en vêtement moulant trop prévisible, selon lui]. Ils ont aussi accepté de travailler ensemble, de passer dans les tours des uns et des autres, chose rare dans ce milieu où les magiciens, de grands solitaires, sont très jaloux, partagent peu et collaborent rarement. »


Sous les parasols


À l’image de foulards accrochés sur une corde sortant d’une poche, la brochette d’illusionnistes est multicolore avec son duo d’Italiens Luca et Tino, son Français Théo Dari ou encore son Cubain Ernesto Planas, connu pour son numéro d’apparition de… parasols. Le Canadien Darcy Oake, sorte de Luc Langevin du ROC, est aussi de cette distribution, mais également de ce tout qui, depuis quelques jours, se construit et s’improvise, de manière organique, au fil des répétitions. « On ne sait pas où ça s’en va, et c’est très bien comme ça, dit Serge Denoncourt. Tout ce qu’on sait, c’est que le spectacle va être prêt 3 minutes avant le début de la première ».


« Il n’y a pas de tigres, pas de gens qui vont se faire découper en morceaux, mais il va y avoir beaucoup de colombes, des vraies, et une que je vais interpréter en train de passer une audition pour obtenir son rôle », expose Arturo Brachetti, qui prévoit aussi rendre un hommage atypique, dans ce spectacle, à la magie et aux illusions de Tim Burton, en jouant dans un bac à sable. « On y a mis aussi beaucoup de rire, de dérision et des moments où le temps va suspendre son cours, parce que la magie, c’est aussi ça. »


Avec ce Komedy Majik Cho, qui emprunte à une tradition naissante dans les pays anglo-saxons, le comedy magic, qui cherche à mettre ces deux concepts en symbiose, Juste pour rire poursuit son inlassable quête d’un spectacle familial et ludique, que la multinationale du clown à personnalités multiples rêve par la suite de transporter partout sur la planète. Et ce, dans la foulée de plusieurs autres tentatives s’étant toutes soldées par des fiascos plus ou moins remarquables par le passé : L’autre gala en 2007, pour lequel Franco Dragone avait été appelé en renfort, ou encore le cabaret Maboul, l’année suivante, orchestré par Stéphane Crête, étaient du nombre.


Après sa naissance à Montréal, l’assemblage scénique doit disparaître sous la tombée d’un rideau pour réapparaître tout l’automne prochain à Paris. Sans tour de passe-passe particulier, seulement la volonté de « tester cette formule » sur un autre marché, dit Serge Denoncourt, avant de s’évaporer d’un coup, pour aller vers un autre rendez-vous.

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