Hansel et Gretel, deux héros modernes en quête d’un idéal

Pour les créateurs Charles Dauphinais, Suzanne Lebeau et Hugo Bélanger, les contes revêtent des significations particulières.
Photo: François Pesant Le Devoir Pour les créateurs Charles Dauphinais, Suzanne Lebeau et Hugo Bélanger, les contes revêtent des significations particulières.

Deux enfants abandonnés en forêt par leurs parents retrouvent leur chemin vers le bercail après avoir affronté une sorcière anthropophage dont la maison fait saliver. D’une richesse sémantique inouïe, le conte consigné par les frères Grimm au début du XIXe siècle a connu les adaptations les plus diverses. Au cours des prochains mois, trois relectures des aventures d’Hansel et Gretel nous seront offertes sur un plateau d’argent.

Alors qu’Hugo Bélanger met en scène l’opéra d’Engelbert Humperdinck à la Place des Arts en mars et que Suzanne Lebeau dévoile sa réécriture du conte à la Maison Théâtre en octobre, le spectacle concocté par Charles Dauphinais pour le Théâtre de la Roulotte amorce le 26 juin une tournée qui le mènera dans une cinquantaine de parcs de la ville.


Pour les trois créateurs réunis au café Touski à l’invitation du Devoir, le premier contact avec le conte remonte bien entendu à l’enfance. « Quand j’étais petit, c’était l’histoire qui m’effrayait le plus, mais c’était aussi ma préférée, se souvient Charles Dauphinais. Lorsqu’on m’a proposé de faire la Roulotte, je n’ai pas hésité un seul instant avant de choisir Hansel et Gretel. Pour m’adresser à toute la famille, des spectateurs de tous les âges, c’était le conte idéal. En travaillant à l’adaptation, j’ai découvert l’opéra d’Humperdinck et j’ai été complètement transporté par la modernité de son propos et de sa structure. J’ai trouvé en somme plus d’inspiration dans ce livret que dans la version des frères Grimm. »


« Les contes sont indissociables de mon enfance, enchaîne Suzanne Lebeau. L’été, ma mère nous en racontait tous les soirs. Je me rappelle que les petits voisins débarquaient de partout pour l’entendre. Le conte, à mon sens, est une source inépuisable de correspondances avec les véritables émotions des enfants, avec leurs sentiments profonds, qu’ils soient nobles ou non, lumineux ou sombres. C’est pourquoi je dois avouer que ça m’agace quand on décrit le conte comme étant merveilleux, magique, rebondissant, coloré et divertissant. Le conte, c’est bien plus riche et complexe que ça. Il faut sortir des clichés. »


Un meilleur sort


« Ce qui n’est pas simple avec les contes, précise Hugo Bélanger, c’est que la plupart des gens en ont une idée préconçue. On croit souvent connaître l’histoire, alors que c’est rarement le cas. Quand j’ai adapté Pinocchio et Alice au pays des merveilles, c’était très évident que les conceptions des gens étaient erronées. En même temps, notre but, en tant qu’artistes, ce n’est pas de donner l’heure juste, ce n’est pas de rétablir les faits en transposant le conte original sur scène. On a quelque chose à dire à travers ça, un point de vue à adopter. Avec ce récit, je veux aller dans l’étrangeté, explorer ce qui est inquiétant. J’ai beau travailler avec des artistes de cirque, il n’est pas question que je fasse un spectacle cute. Croyez-moi, tous les publics vont y trouver leur compte. »


Parmi les interprétations qui circulent au sujet d’Hansel et Gretel, la question de la lutte des classes et de la répartition des richesses est sans doute l’une des plus intéressantes. Entre la misère et la famine qui assaillent les parents et l’opulence indécente, débordement de joyaux et de pain d’épices, dans laquelle vit la sorcière, il y a un gouffre qu’on pourrait qualifier d’éminemment contemporain. « C’est ce qui m’a frappé, explique Bélanger, tout ce qui concerne la pauvreté et la richesse. Le rêve d’Hansel et Gretel : accéder à une autre famille, une autre maison, une autre vie, autrement dit avoir un meilleur sort, c’est celui de bien des enfants. »


« Selon moi aussi la notion de pauvreté est fondamentale, renchérit Dauphinais. Ça exprime d’où viennent ces enfants et vers quoi ils tendent. Ils sont à la recherche, non pas d’un trésor, mais bien d’un idéal. Ils veulent échapper à une situation. Plus ou moins consciemment, ils espèrent plus, ils souhaitent mieux. Dans leur quête pour y arriver, leur traversée de la forêt, ce qu’on voit à l’oeuvre, c’est surtout leur exceptionnel imaginaire. Au final, les enfants vont réaliser que la richesse se présente sous plusieurs formes. L’unité familiale, par exemple, c’est sans contredit une richesse. La consommation et la possession, ça fait rêver, mais ce n’est pas un gage de bonheur. Mon objectif est de créer un spectacle qui fasse rire et réfléchir, qui amalgame divertissement de qualité et esprit critique. »


Suzanne Lebeau a choisi une approche plus intime, peut-être même plus psychologique, que celles de Bélanger et de Dauphinais. Mise en scène par Gervais Gaudreault, destinée aux 6 à 9 ans, sa pièce s’intitule Gretel et Hansel. Notez l’inversion des prénoms, pas du tout innocente. « Je me suis intéressée à ce conte après avoir observé la relation démesurée qu’entretiennent en ce moment mes deux petites-filles. Elles sont dans un rapport amour-haine que j’estime comparable à celui qui relie Hansel et Gretel. Dans ma version, que j’ai voulue féministe, c’est le point de vue de Gretel qui est important. C’est la plus vieille, la plus grande, la première et la plus raisonnable, celle qui est née d’abord et qui doit accepter le petit frère. Ici, comme dans la plupart de mes pièces, je cherche à être au plus près du vécu des enfants. »


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Trois relectures, une même inquiétante complexité

L’adaptation de Charles Dauphinais et Elisabeth Sirois (notre photo) mise sur un amalgame éclaté de musique, de rires, de marionnettes et de personnages fous capables à la fois de faire rire et réfléchir. Une production du Théâtre de la Roulotte. Dans les parcs de Montréal du 26 juin au 25 août 2013.

Féministe, à la fois sombre et lumineuse, la relecture que proposent Suzanne Lebeau et Gervais Gaudreault préconise une approche plus intime, à hauteur d’enfants. Une production du Carrousel, notamment présentée à la Maison Théâtre du 22 octobre au 3 novembre 2013.

Voyage au cœur de l’étrangeté, l’Hansel et Gretel d’Hugo Bélanger puise sa genèse dans les arts lyriques tout en s’ouvrant au cirque et au théâtre. Coproduction de l’Atelier lyrique de l’Opéra de Montréal, de l’École nationale de théâtre et de l’École nationale de cirque, l’opéra prendra l’affiche de la salle Wilfrid-Pelletier de la PdA du 22 au 29 mars 2014.


 

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