Tous coupables, tous corrompus

Une scène de la pièce Un ennemi du peuple, qui ouvre le Festival TransAmériques avant de prendre la route du Carrefour international de théâtre.
Photo: Agence France-Presse (photo) Anne-Christine Poujoulat Une scène de la pièce Un ennemi du peuple, qui ouvre le Festival TransAmériques avant de prendre la route du Carrefour international de théâtre.

Berlin – Depuis qu’il a été nommé en 1999 directeur de la Schaubühne, haut lieu du théâtre berlinois, Thomas Ostermeier entretient avec le théâtre d’Henrik Ibsen une relation soutenue. « Il y a deux ou trois grands classiques auxquels il faut sans cesse revenir, explique le metteur en scène sur la terrasse du Radialsystem V, un espace de création, de débat et de représentation emblématique du nouveau Berlin. À mon avis, parmi ces quelques classiques, il y a Ibsen, dont les pièces font beaucoup penser à notre époque. On y trouve les contraintes de la société bourgeoise, le souci de la perte du statut social, ces pressions publiques et privées qui sont encore aujourd’hui au coeur de nos questionnements sur le bonheur. J’oserais même dire que, de nos jours, pour apaiser nos inquiétudes, celles suscitées par la chute des utopies, nous avons tendance à revenir à cet esprit du XIXe siècle où les valeurs de la nation, de la religion, de la famille et de la carrière dominent. En fait, il est presque scandaleux que les pièces d’Ibsen nous parlent encore à ce point. »

Du monument norvégien, Thomas Ostermeier a déjà monté Une maison de poupée et Hedda Gabler, mais aussi des pièces moins connues comme Solness le constructeur et John Gabriel Borkman. À l’invitation du Festival TransAmériques et du Carrefour international de théâtre, il arrive chez nous avec Un ennemi du peuple fort d’un terrible constat : intégrité et argent sont des notions tout à fait irréconciliables. « Dans cette société, explique Ostermeier, on ne peut pas vivre sans être coupable, sans être corrompu par cette manière dont on vit ensemble, par cette manière dont on exploite les autres. En fait, tout est une question de degré. Il y a des gens qui sont responsables de la misère à un plus haut degré et d’autres qui le sont en se taisant, en adoptant un silence qui les rend coupables. Cela dit, il ne faut pas être trop déprimé par rapport à ça. Parce que c’est aussi une tactique de la politique de nous faire penser que nous sommes le problème, alors que c’est la structure corrompue dans laquelle nous vivons qui est la source de tous ces dérèglements. »


La pièce, d’abord montée l’été dernier à Avignon, raconte le combat d’un homme, le docteur Stockmann, qui découvre que les eaux thermales de son village natal sont contaminées par des micro-organismes pathogènes. Sa découverte, qui menace la prospérité économique de la ville, agit comme un révélateur, posant crûment la question de l’espace qui reste à la vérité dans une société où tout est dicté par l’économie. « Il y a des vérités qu’on ne peut pas remettre en question, estime le metteur en scène. Des vérités qui méritent qu’on se batte pour elles. C’est ce que choisit de faire Stockmann. Il faut croire que la pièce exprime quelque chose d’universel, ou à tout le moins d’international, parce que des gens de partout dans le monde se sont reconnus. Ils disent que ça décrit parfaitement ce qui se passe dans leur pays. »


Pour Ostermeier, le succès du spectacle tient en partie dans l’expression « Penser globalement, agir localement ». « Ce spectacle est très berlinois. Les costumes, les gens, l’ambiance, l’esthétique de la scénographie, la musique, tout cela est très berlinois. Cette expression locale, spécifique, celle d’une certaine ville, d’une certaine époque, et même d’une certaine troupe, c’est ce qui m’intéresse, comme créateur aussi bien que comme directeur de théâtre. Ça ne m’intéresse pas du tout de voir une espèce de Cirque du Soleil au théâtre. »


Politisés mais inactifs


La musique en direct est l’un des éléments les plus remarquables de cette production. Les pièces pop-rock aux accents électroniques disséminées dans le spectacle font progresser l’action, tout en disant quelque chose des personnages, de leur attachement à l’art et même de leur soif de communion. « La musique occupe une place métaphorique dans le spectacle, explique Ostermeier. Elle évoque les autres arts, les autres disciplines créatives, très importantes à Berlin, comme le multimédia ou le design. Cet attachement des personnages à la musique traduit quelque chose de leur conscience libérale, de leur engagement et de leur clairvoyance. »


Ostermeier y voit un grand paradoxe. « On sait beaucoup de choses sur ce qui se passe dans le monde et dans la politique, mais en même temps on ne fait rien, on accepte de faire partie de cette immense brutalité qui accompagne l’économie d’aujourd’hui. Ça me semble très contradictoire d’être à la fois dans cet esprit d’éveil et de ne rien faire. Bien sûr, on mange végétarien et on prend son vélo, mais ce sont des choix individuels, très limités. On ne pose jamais réellement la question du pouvoir et des marchés financiers, là où la misère est créée. Je trouve ça ridicule d’être à la fois politisé et inactif. »


La pièce est aussi très critique envers le pouvoir de la presse, souvent détourné, voire instrumentalisé. « La presse fait partie de ce système économique, lance Ostermeier. Les grands journaux sont entre les mains des grandes entreprises. C’est un monde très capitaliste. Il ne reste plus beaucoup de médias indépendants. Les chaînes de télévision sont privées, axées sur le divertissement, ou alors elles sont gérées par l’État. Lorsqu’il faut remettre en cause le pouvoir, poser des questions fondamentales sur l’économie, autrement dit poursuivre la vérité, les médias ne sont plus libres, tout simplement parce qu’ils sont entre les mains de gens qui tiennent à ce que ce système subsiste. »


Toutes ces questions, quoique présentes dans la pièce d’Ibsen, Ostermeier et son dramaturge, Florian Borchmeyer, se sont permis de les pimenter un peu en ajoutant des répliques de leur cru, allant même jusqu’à intégrer dans le spectacle un débat durant lequel le public est amené à prendre la parole. « Nous avons beaucoup écrit et réécrit, et même ajouté des textes, avoue le metteur en scène. Beaucoup de références contemporaines ont été intégrées. Je n’ai aucune pudeur à faire ce genre de modifications. Shakespeare lui-même n’a écrit pour ainsi dire que des adaptations de pièces ou d’histoires qui existaient déjà. C’est une tradition qui s’exerce depuis 400 ans dans le milieu du théâtre. Cela dit, je dois admettre qu’on a pris cette fois des libertés plus grandes que d’ordinaire. À ce jour, c’est sans contredit notre adaptation la plus radicale. »


***

 

Ostermeier, le bourgeois-dramaturge


Thomas Ostermeier n’en a pas fini avec Ibsen. S’il refuse de nous dire lesquelles, le metteur en scène révèle qu’il y a encore deux ou trois pièces de l’auteur scandinave auxquelles il souhaite s’attaquer au cours des prochaines années, des textes qui vont lui permettre d’explorer d’autres enjeux de sa société. «En tant que directeur d’une grande institution, des fonctions qui m’amènent à composer une programmation diversifiée, je ne peux pas dire que le théâtre doit nécessairement être un commentaire sur la société. Personnellement, c’est ce que je prône, c’est ce qui m’anime, mais il y a plusieurs grands metteurs en scène qui travaillent à la Schaubühne et qui ne vont pas du tout dans cette direction, comme l'Italien Romeo Castellucci, la Britannique Katie Mitchell ou le Letton Alvis Hermanis.»


Loin de se poser en juge universel, le créateur s’efforce d’observer attentivement son entourage immédiat, en somme de travailler à une échelle plus humaine que géopolitique. « Quand je me mets au travail, je ne me dis pas qu’il faut que j’éclaire la situation actuelle, qu’elle soit sociale ou politique. Ce sont plutôt mes intérêts personnels, mes propres interrogations qui prennent le dessus. C’est de moi qu’il est question. Il ne s’agit pas de critiquer un certain milieu. Je ne critique pas les autres. C’est moi qui suis sur scène. Si la représentation est une critique de la bourgeoisie, c’est que j’appartiens moi-même à cette classe sociale. Quand on travaille dans le milieu culturel institutionnel, il faut reconnaître qu’on est soi-même bourgeois et qu’on est payé par les bourgeois pour les amuser. »


Les frais de déplacement pour ce reportage ont été couverts par le ministère fédéral des Affaires étrangères allemand.


Collaborateur

1 commentaire
  • Jacques Morissette - Inscrit 18 mai 2013 08 h 10

    Les gens ne dorment pas, ils sont simplement aliénés par leurs ambitions et notre époque.

    À tous ceux qui doutent des politiciens, ils ne dorment pas. Ils sont tout simplement aliénés par leurs ambitions et notre époque. J'attends le jour où ils comprendront que l'argent n'est pas du tout une locomotive, mais un simple wagon comme la santé et l'éducation, etc.

    Quant à la population, elle sort pour manifester un peu comme dans une pièce obscure, parfois se blesse avec les objets dans la pièce, simplement qu'elle ne trouve pas le commutateur pour allumer la lumière.