Théâtre-refuge pour les naufragés du monde

Basés à Rimini dans le nord de l’Italie mais nomades de nature, la dramaturge Daniela Nicolò et le metteur en scène Enrico Casagrande ont choisi de donner ici les premières représentations de leur nouvelle création, Nella Tempesta.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Basés à Rimini dans le nord de l’Italie mais nomades de nature, la dramaturge Daniela Nicolò et le metteur en scène Enrico Casagrande ont choisi de donner ici les premières représentations de leur nouvelle création, Nella Tempesta.

Enrico Casagrande et Daniela Nicolò, têtes pensantes de Motus depuis 1991, en sont à leur quatrième visite au FTA. L’année dernière, alors que Montréal était chaque nuit le théâtre d’affrontements entre manifestants et forces de l’ordre, ils nous avaient offert Alexis. Una tragedia greca, à la fois réflexion contemporaine sur la figure d’Antigone et théâtre-documentaire sur les nombreux soulèvements populaires qui ont ébranlé la Grèce, mais aussi d’autres pays européens ces dernières années.

Secoués par cette adéquation montréalaise entre la scène et la rue, le metteur en scène et la dramaturge, basés à Rimini dans le nord de l’Italie mais nomades de nature, ont choisi de donner ici les premières représentations de leur nouvelle création. Nella tempesta constitue le croisement d’une réflexion sur La tempête de Shakespeare et le concept d’hétérotopie, la théorie des « lieux autres » chère au philosophe Michel Foucault. Si le monde fait naufrage, le théâtre peut-il être cette île où artistes et spectateurs seraient forcés d’inventer les règles d’un nouveau vivre ensemble ? Ce qui est plus crucial encore, les éventuels apprentissages émanant de cette petite utopie pourront-ils réellement être exportés au-delà des limites de la salle ?


Un naufrage bienfaiteur ?


L’Italie, on le sait, traverse une importante crise financière et politique entraînant une grande instabilité institutionnelle. « C’est tout le système de représentation qui doit être repensé », déclare Daniela Nicolò, rencontrée avec son collaborateur au lendemain de leur descente d’avion. « La loi électorale a pratiquement annulé la possibilité pour les citoyens de choisir leurs propres représentants ; ce sont les partis qui sélectionnent de l’intérieur qui formera le gouvernement. Avec en plus tous les scandales de corruption, la distance entre la population et la classe politique devient énorme… »


Les risques à moyen terme de cette crise de confiance sont principalement, selon elle, une montée de l’individualisme et une résurgence de l’intolérance envers les immigrants, boucs émissaires idéaux dans un pays où le taux de chômage dépasse les 12 %. Néanmoins, Enrico Casagrande soutient que ces périodes troubles que traversent en ce moment plusieurs démocraties occidentales peuvent aussi donner lieu à des remises en question ainsi qu’au développement d’initiatives innovantes. « Cette crise, je peux bien le dire, moi, je l’aime. Elle peut forcer la population à se réunir et à expérimenter, à décider ce qu’elle veut pour elle-même, à se constituer en microsociétés. »


Occupation culturelle


Les artistes de Motus citent comme exemple le vaste mouvement d’occupation des théâtres et autres lieux publics inspiré par la prise en charge communautaire du vénérable Teatro Valle de Rome, prestigieux bâtiment inauguré au XVIIIe siècle que la Ville souhaitait vendre à des intérêts privés désireux de le convertir en restaurant-cabaret. Lancées en juin 2011 et soutenues par des artistes de la trempe de Dario Fo, Nanni Moretti, Roberto Benigni et Erri De Luca, l’appropriation illégale et la gestion démocratique du lieu ont fait des émules.


« Il y a des tentatives très vivantes de chercher de nouvelles formes de partenariat où l’on est moins préoccupé par la rentabilité, comparativement à un théâtre plus traditionnel ou bourgeois qui semble parfois fonctionner uniquement par et pour lui-même et qui donne peu de chances aux nouvelles générations », avance Nicolò. Motus multiplie les résidences, ateliers et collaborations avec ces inspirants îlots de résistance culturelle.


Casagrande se sait choyé de bénéficier d’un financement public et de nombreuses possibilités de coproductions internationales. « Nous ne nous inscrivons pas totalement en dehors du système, reconnaît-il, car nous apprécions les possibilités qui nous sont offertes d’aller à la rencontre d’un public parfois très loin de chez nous ; c’est aussi important de faire circuler les idées, de tenter de comprendre les autres. »


Shakespeare comme cadre utopique


Librement inspirée de la Tempête originale ainsi que de la réécriture qu’en proposa Aimé Césaire en 1969, Nella tempesta propose entre autres une version du personnage d’Ariel comme métaphore de l’artiste, toujours pris entre une volonté de rompre sa relation avec le pouvoir et son incapacité à s’imaginer en dehors de cette forme de dépendance. Incarnée par l’incandescente Silvia Calderoni, que les adeptes du FTA connaissent déjà, Ariel dialoguera avec Caliban, Ferdinand et Miranda, personnages retenus par Casagrande, Nicolò et les comédiens comme meilleurs véhicules pour explorer les thèmes qui leur sont chers.


 

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