Denise Filiatrault : raison et sentiments

Denise Filiatrault élabore ses programmations au gré de ses coups de coeur. La sélection de L’amour, la mort et le prêt-à-porter en guise de clôture de la présente saison relève d’un accord passé entre «raison et sentiments».
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Denise Filiatrault élabore ses programmations au gré de ses coups de coeur. La sélection de L’amour, la mort et le prêt-à-porter en guise de clôture de la présente saison relève d’un accord passé entre «raison et sentiments».

On rejoint Denise Filiatrault dans le local de répétition du Rideau vert. Ornés de tirages noir et blanc de productions antérieures, les murs parlent. Dans l’air ambiant, un fond de poussière chargée d’histoire. Il n’y a pas si longtemps, cinq actrices se trouvaient réunies en ces lieux pour répéter la pièce L’amour, la mort et le prêt-à-porter, une oeuvre dont les monologues révèlent des bouts de vie tantôt tristes, tantôt gais, et avec quels vêtements ceux-ci furent portés. La garde-robe est ici plus qu’un prétexte. Dis-moi ce que tu portes et je te dirais qui tu es.

On y reviendra, car, pour l’heure, la maîtresse de céans fait son entrée, le pas décidé, la main tendue et le sourire bien accroché. « On va s’installer là, décrète Denise Filiatrault en s’asseyant sur une petite chaise droite. Prenez celle qui est rembourrée. Vous êtes de la visite, comme disait ma mère. » La galanterie commande des protestations, mais le bon sens exige l’obtempération.


Comédienne, scénariste, réalisatrice et metteure en scène, Denise Filiatrault a plus d’une corde à son arc. Et plus d’une facette à sa personnalité. Appelée en renfort il y a neuf ans pour sauver un Théâtre du Rideau vert qui peinait alors à trouver son public, elle est, en tant que directrice artistique, une femme de tête. Mais ses programmations, Denise Filiatrault les élabore au gré de ses coups de coeur. Heureux, le paradoxe a porté ses fruits. La sélection de L’amour, la mort et le prêt-à-porter en guise de morceau de clôture de la présente saison relève elle aussi d’un accord passé entre « raison et sentiments ».


Derrière le pragmatisme, la passion


« Oui, cette pièce-là est un coup de coeur, confirme Denise Filiatrault. Et on va se dire les vraies affaires tout de suite : c’est une pièce qui s’adresse aux femmes. Le rapport aux vêtements, c’est quelque chose de profondément féminin. Les femmes, on fait du lèche-vitrines, on se casse la tête à choisir des tenues ; il y a aussi tout le rapport à la séduction, au corps… Des amies à moi ont assisté à une répétition et elles n’en revenaient pas de la justesse des observations de Nora Ephron, l’auteure. » Pour mémoire, on doit à cette dernière, décédée en 2012, les scénarios de Silkwood et de When Harry Met Sally.


« J’ai vu la production originale Off-Broadway et ça m’a beaucoup plu, poursuit Denise Filiatrault. C’est une pièce drôle et touchante, légère, mais intelligente. » Une femme relate les commentaires vestimentaires - réprobateurs il va sans dire - que lui infligeait sa mère, une autre se souvient des talons hauts de sa jeunesse en contemplant les chaussures « raisonnables » qu’elle porte désormais. Plus loin, une troisième se rappelle sa robe de finissante et son état d’esprit d’alors.


« Je voulais monter la pièce un jour, mais pour être tout à fait honnête, si j’ai choisi de le faire maintenant, c’est parce que je savais que j’aurais à assumer la mise en scène de Hairspray pour Juste pour rire en parallèle. » Une comédie musicale à grand déploiement présentée en juin, Hairspray commande en effet une logistique considérable. « Dans L’amour, la mort et le prêt-à-porter, les comédiennes sont assises, chacune devant son lutrin. C’est comme les Monologues du vagin, sauf qu’on parle pas de fesses, mais de linge, précise Denise Filiatrault en riant. Le timing était bon aussi pour ça : sur le plan technique, c’est simple. J’ai 82 ans. Si vous voulez pas me ramasser à terre, faut me donner une chance ! »


Et pourquoi ne pas s’être contentée de diriger une seule production ? La question semble prendre Denise Filiatrault de court. Visiblement, la possibilité de ralentir la cadence n’a pas été envisagée. On enchaîne.


1 X 5 femmes


« À New York et à Paris, différentes actrices se succèdent lors des représentations et elles lisent leur texte. Ici, cette formule-là ne convient pas vraiment parce qu’on ne joue que quatre semaines. J’ai donc décidé de m’en tenir à cinq comédiennes et elles ont appris leurs monologues par coeur. » Et comme il ne s’agit plus de lectures vivantes, mais d’interprétations répétées, Denise Filiatrault a conçu une mise en scène minimale, afin d’aider ses muses à occuper l’espace, quoique le principe des chaises et des lutrins ait été préservé.


Pierrette Robitaille, Valérie Blais, Adèle Reinhardt, Geneviève Schmidt et Tammy Verge se partageront la scène. Elles constituent toutes les premiers choix de Denise Filiatrault. « Pierrette ! Ma belle Pierrette… C’est comme une de mes filles ! Valérie, elle est bonne, elle est belle. Adèle a un talent fou ; on la voit pas assez. Geneviève, elle est sexy ; elle était parfaite pour un personnage plus sensuel. Tammy, elle a participé à Revue et corrigée et j’attendais juste le bon projet pour travailler avec elle. »


À l’annonce de la fin de l’entrevue, le sourire de Denise Filiatrault s’élargit davantage. « Déjà ? », s’enquit-elle. On le sait, s’il est une chose que la metteure en scène déteste, ce sont les longueurs. « Parle-moi de ça ! », approuve-t-elle en reconduisant la visite.


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Dans la garde-robe de Denise

On la retrouve désormais davantage en coulisses qu’à l’avant-scène. Denise Filiatrault n’en fut pas moins mémorable souvent du temps où elle se retrouvait plus volontiers devant que derrière la caméra. Cinq moments choisis en autant de tenues :

Chantre de la minijupe (quelle audace !) dans Moi et l’autre avec sa complice Dominique Michel (Jean Bissonnette, 1966).

Mythique avec sa fausse fourrure blanche et son fusil dans La mort d’un bûcheron (Gilles Carle, 1973)

En uniforme de serveuse exaspérée dans Il était une fois dans l’Est (André Brassard, 1973) devant une « gang de mangeux à 1,49 $».

En sous-vêtements et complètement désemparée à l’issue d’un striptease éthylique dans Les beaux dimanches (Richard Martin, 1974).

De nouveau en uniforme de serveuse, encore marquante dans Laurence Anyways (Xavier Dolan, 2012).

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