Dany Boudreault, les mots pour armure

L’auteur et comédien Dany Boudreault constate que les critères de la masculinité nous ramènent toujours à l’apparence.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir L’auteur et comédien Dany Boudreault constate que les critères de la masculinité nous ramènent toujours à l’apparence.

Comédien remarqué notamment dans Faire des enfants, Dany Boudreault est aussi l’auteur de deux recueils de poésie, publiés avant sa sortie de l’École nationale de théâtre, et d’une première pièce, Je suis Cobain (peu importe), créée en 2010 à La Licorne. Né dans une ferme à Métabetchouan, où sa frêle stature androgyne ne correspondait pas aux normes masculines, il a vite fait des mots son armure. Son arme de survie. « Je me suis dit : je vais tuer les gens avec mes mots, et ça va me sauver. »


Cette expérience « traumatique » de la marginalité a inspiré sa seconde pièce, qu’il interprète et met lui-même en scène. Au-delà de l’autofiction, (e) est une fable poétique mettant en jeu le corps et l’identité sexuelle. La pièce, qui devait au départ être un recueil lyrique, a traversé plusieurs étapes, dont une version initiale à l’OFFTA. « C’est une réflexion sur le regard de l’autre, sur une sexualité construite par le regard des autres. Au-delà du biologique, des organes sexuels, l’identité sexuelle est conditionnée par les comportements sociaux d’autrui, par la culture populaire aussi. Par des éléments extérieurs qu’on imite. Le texte traite de l’image et de ce que les autres attendent de nous. »


Lui-même s’est longtemps senti captif d’une image. « Pendant des années, j’ai contrôlé ce dont j’avais l’air, ce que je projetais. » Quitte à aller parfaire, jeune, son rôle masculin chez les cadets… « Et c’est étrange d’avoir décidé de devenir comédien et de m’exposer à ce point, alors que je vivais difficilement le regard d’autrui. »

 

Virilité 101


Le protagoniste d’(e) adapte son identité afin de se conformer au désir de ses différents partenaires. Séduit à l’adolescence par le père d’une amie, il croit devoir emprunter les codes féminins. En couple avec celle-ci, il se soumettra plutôt à un apprentissage pour devenir un homme, à coups de clichés… « Comme s’il visitait ces archétypes et ces stéréotypes pour se trouver. Et le parti pris de (e), c’est que c’est l’amour qui nous révèle vraiment tel qu’on est, qui révèle notre essence. Pour se libérer d’un regard omniprésent, le protagoniste ira vers ce premier amour amoral, qu’il aura recherché toute sa vie. »


Quels sont les critères définissant la masculinité ? Dany Boudreault constate qu’ils nous ramènent toujours à l’apparence. Évoquant avec humour ces visions fabriquées, la pièce répertorie ainsi une « échelle de la virilité occidentale », fondée sur une analyse des… James Bond. « Depuis les années 70, la masse musculaire des acteurs grossit constamment. Autrefois, les modèles de virilité, tels James Dean, étaient beaucoup plus minces. Le cinéma conditionne beaucoup ce que signifie être un homme. » (e) brasse avec ludisme des références culturelles éclectiques, convoquant Racine et Lise Payette (!). Et Nana Mouskouri en oracle de tragédie grecque…


Le personnage, lui, en vient à revendiquer « un genre sexuel personnel », à tenter de créer son propre modèle. « Il y a là un rejet des modèles. Sont-ils vraiment nécessaires ? On est tellement dans une culture sociologique… Et pourquoi l’extérieur conditionne-t-il tellement ce qu’on sent à l’intérieur ? Pourquoi ne fait-on pas le chemin inverse ? C’est fondamental pour moi comme acteur. » Le comédien se bat ainsi contre un casting fondé uniquement sur le physique. « Je ne veux pas juste jouer les héroïnomanes troublés… Je passe plusieurs auditions pour ça ! Je crois qu’au cours d’une vie, on est plusieurs personnes. »


Cela se reflète dans (e), où le protagoniste est scindé en trois voix. Histoire d’« éviter le témoignage, d’aller plus loin dans la théâtralité, et de dynamiser la langue. J’aime beaucoup travailler le rythme », dit celui qui écrit « à haute voix ». Cette langue poétique est donc portée comme « une course à relais » par Robin-Joël Cool, Marie-Pier Labrecque et lui.


Le mot d’ordre de la mise en scène ? « Travailler sur le regard du spectateur. » L’espace bifrontal joue « sur le visible et l’invisible, sur ce qu’on peut voir et ce qu’on perçoit. Une scène peut être vue de façon différente selon le côté que l’on occupe. » Jusqu’à la dernière partie, très dépouillée, où le spectacle s’appuie seulement sur la parole, le corps. « C’est tellement troublant de renoncer à tout effet, de se dire : fais confiance à ton texte… Je m’expose beaucoup avec ce projet-là, et ça me rend très vulnérable. »


Savoir assumer sa fragilité, c’est aussi ça, être un homme, si vous voulez mon avis…


 

Collaboratrice