Geneviève L. Blais sert le réel sur un plateau avec Empreintes

Geneviève L. Blais œuvre à un spectacle sur le thème de l’avortement où la parole d’Annie Ernaux tient un rôle fondamental.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Geneviève L. Blais œuvre à un spectacle sur le thème de l’avortement où la parole d’Annie Ernaux tient un rôle fondamental.

C’est en 2008, en montant Blanc, une pièce d’Emmanuelle Marie, que Geneviève L. Blais a expérimenté pour la première fois la force inouïe du témoignage au théâtre. Pour mettre des mots sur la situation jouée par les comédiennes, la metteure en scène avait constitué un choeur de douze femmes ayant plus ou moins récemment perdu leurs mères. Ces jours-ci, la créatrice oeuvre à un spectacle sur le thème de l’avortement où la parole d’une auteure, en l’occurrence Annie Ernaux, tient un rôle fondamental, mais où le récit de vie occupe aussi une place de choix.


« J’ai toujours l’impression de travailler sur une théâtralisation du réel, explique celle qui dirige le Théâtre À corps perdus depuis bientôt dix ans. J’y arrive en empruntant la voie de la création in situ, en m’inspirant d’un lieu qui n’est pas à proprement parler théâtral, comme je l’ai fait avec Quelques éclats de verre [dans un bar] ou Judith [dans un stationnement souterrain], ou alors par le biais du témoignage, comme je l’ai fait avec Blanc et comme je l’effectue de manière encore plus marquée avec Empreintes. »


Le 28 janvier 2008, en lisant un article sur les 20 ans de la légalisation de l’avortement au Canada, la jeune trentenaire réalise qu’il n’y a pas si longtemps que les femmes du pays ont accès à la contraception et à l’interruption volontaire de grossesse. « On peut dire qu’on est conscients des luttes qui ont été menées avant notre arrivée au monde, mais ça reste tout de même un peu abstrait, estime-t-elle. On a l’impression que les histoires de cintres et d’eau de Javel se sont déroulées il y a des lustres. Or ce sont des femmes de la génération de ma mère qui les ont vécues. C’est ce qui m’a décidée à placer ici et là des petites annonces pour recruter des femmes qui accepteraient de me parler de leurs expériences liées à l’avortement. J’avais très envie de les entendre. »


Les réponses furent nombreuses et les témoignages recueillis, d’une richesse et d’une diversité bien plus grande que tout ce que la créatrice avait espéré. « Le thème de l’avortement a été un déclencheur extraordinaire, révèle Blais. C’est-à-dire que ça m’a permis d’entrer très rapidement dans l’intimité de ces femmes de différents âges et de plusieurs origines, mais aussi d’aborder une foule de sujets connexes à propos de la sexualité, du corps et du couple. Dans cet espace de liberté, elles se sont confiées comme s’il n’y avait plus de barrières. Je tiens à préciser que je n’ai aucune prétention scientifique, que je ne fais pas du documentaire et que je n’avais aucune envie de consacrer un spectacle aux questions éthiques entourant l’avortement. En somme, je tenais à faire entendre autre chose que ce qu’on entend très souvent sur le sujet. »

 

Un théâtre de l’intime


Pour s’assurer de transformer son matériau en théâtre, Geneviève L. Blais a écarté l’idée de faire monter sur scène les femmes qu’elle avait rencontrées, préférant faire appel à des comédiennes professionnelles, en l’occurrence Paule Baillargeon, Kathleen Aubert, Eugénie Beaudry, Isabelle Guérard, Nico Lagarde et Estelle Richard, ainsi qu’à une danseuse, Victoria Diamond. Il faut aussi préciser que L’événement, un roman autobiographique d’Annie Ernaux paru en 2000, sert en quelque sorte de colonne vertébrale à la représentation et qu’une sculpture originale de Jean Brillant, notamment faite de métal et de roche, fera office de scénographie.


« J’ai choisi une structure musicale avec beaucoup d’entrecroisements des voix, explique Blais. J’aime travailler avec des discours de natures différentes : un qui est plus brut et un autre qui est plus littéraire. On sent chez Ernaux toute l’importance de dire. Sa quête, pleine de résonances intimes et sociales, est assez forte pour sous-tendre tout le spectacle. Avec les témoignages de femmes, ça crée forcément un choc, un jeu d’échos et de contrastes qui me semble essentiel. En me servant du mouvement, de l’espace et peut-être même d’une tortue laissant son empreinte dans le sable, je m’assure que l’expérience concrète, réelle, soit évoquée, traduite en poésie scénique. »


 

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