Éric Jean explore les hauts et les bas de la vie de bureau

Éric Jean avait envie de travailler sur une comédie fine et grinçante qui se déroule dans un bureau.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Éric Jean avait envie de travailler sur une comédie fine et grinçante qui se déroule dans un bureau.

Après Les mains (2004), un spectacle notamment inspiré par l’univers de l’écrivain espagnol Federico García Lorca, et Une ardente patience (2005), adaptation d’un roman à propos de la vie du poète chilien Pablo Neruda, Éric Jean retrouve Olivier Kemeid, dont on vient tout juste de découvrir Furieux et désespérés, pour une nouvelle création intitulée Survivre. Avec ce portrait de société, aussi contemporain que nord-américain, où pas un seul grand nom des lettres ne rôde, on peut dire que le tandem s’aventure sur des territoires moins familiers.


« J’avais envie de travailler sur une comédie qui se déroule dans un bureau, lance Éric Jean. C’est certain qu’en faisant appel à Olivier, je ne m’attendais pas à ce que ce soit une pièce où on se tape sur les cuisses. Je voulais une comédie fine, grinçante, truffée d’humour noir. » Que peut-il bien se passer dans les tours à bureaux du centre-ville de Montréal ? Quel jeu de société peut bien prendre place dans ces édifices si hauts qu’on les aperçoit depuis la baie vitrée de la salle de répétitions du Quat’Sous ? « Ça m’intrigue, explique Éric Jean. Qu’est-ce qui s’y raconte ? Qu’est-ce qui s’y vit ? J’ai le sentiment que les individus y jouent des rôles, que quelque chose se cache sous la surface, qu’il y a toute une vie intérieure à laquelle on ne donne pas libre cours. »


Sur scène, ils sont six à s’activer sans relâche. On ne sait pas très bien ce qu’ils font, mais leur travail paraît crucial. « On se rend vite compte que cet environnement et ce qu’ils y accomplissent ne les passionnent pas du tout, explique le metteur en scène. Leur aliénation apparaît dans le frottement entre leur identité profonde, intime, personnelle, et celle qu’ils sont forcés de maintenir au sein du groupe. Le travail semble avoir pris toute la place. On finit même par se demander s’ils ont une vie à l’extérieur du bureau, s’ils ont d’autres relations que celles qu’ils entretiennent avec leurs collègues. » Entre les écrans, les claviers et les téléphones, un combat sans merci ne tardera pas à se déployer. Après la chute des masques, les couteaux vont voler aussi bas que les instincts. Les désirs, souvent irrépressibles, vont surgir et tout balayer sur leur passage.


On ne peut s’empêcher de remarquer que la distribution du spectacle est quelque peu hétéroclite. « Quand on choisit des comédiens, explique Jean, on ne sait jamais si la chimie va opérer. Certaines personnes m’ont dit qu’elles trouvaient mon mélange étonnant. Je peux le comprendre. Je reconnais qu’il y a dans ce parti pris une forme de risque. Mais la synergie qui s’est produite dès la première répétition m’a confirmé que j’avais fait les bons choix. »


Ainsi, une actrice chevronnée comme Sylvie Drapeau côtoie deux comédiens qu’on a plutôt l’habitude de voir à la télévision, Anne Casabonne et André Robitaille, mais aussi trois nouveaux venus, Laurie Gagné, Martine-Marie Lalande et Olivia Palacci. Pour incarner le jeune homme qui vient troubler l’ordre établi, l’étranger, celui qui va bouleverser à jamais la vie des employés, le metteur en scène a fait appel à Renaud Lacelle-Bourdon.


Agent provocateur


Le mystérieux visiteur, un agent provocateur qui vient révéler les protagonistes à eux-mêmes en les contraignant à affronter leurs soifs les plus profondes, évoque bien entendu le personnage qui est au coeur de Théorème, le film et le roman de Pasolini. « En effet, explique le metteur en scène, le personnage endossé par Renaud, comme celui imaginé par Pasolini, dévoile les pulsions et les instincts de ceux qui l’entourent. Il fait surgir leur part d’animalité, autrement dit tout ce qui loge dans l’hémisphère droit de leur cerveau. Il crée des courts-circuits chez certains et une forme d’apaisement chez d’autres. J’aime l’ambiguïté qui l’accompagne. Sa présence nous entraîne de l’humour à l’absurde, puis du suspense au tragique. Je tenais à ce changement de ton. »


La fable permet à Éric Jean et Olivier Kemeid d’aborder la question du refoulement des désirs sexuels, le besoin d’amour et de romantisme, mais aussi de régler des comptes avec une société capitaliste où la notion d’élimination, si chère à la téléréalité, fait de terribles ravages dans toutes les sphères de nos vies. Reste que le metteur en scène ne peut aborder ces questions sans lorgner du côté de la psychanalyse, de l’onirisme et de l’imaginaire. « On dirait que je suis incapable de contourner cette dimension, avoue-t-il. Ce réalisme qui se désagrège peu à peu, cette réalité qui se tord à vue d’oeil, je ne peux pas y échapper. Ça finit toujours par me rattraper. »

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