Théâtre - Le Yukon est trop grand

Tous les textes de Sarah Berthiaume, de Villes mortes à Yukonstyle en passant par Le déluge après, racontent au fond la même terrible histoire. Celle de personnages en perte de repères, en manque de prise sur le monde qui les entoure, dépassés par tout ce qui est plus grand qu’eux et incapables de trouver leur place dans un territoire hostile ou insaisissable. Première pièce de l’auteure produite par un théâtre établi, avec davantage de moyens que les spectacles antérieurs créés par sa propre compagnie, Yukonstyle a aussi attiré l’attention du Théâtre de la Colline, à Paris, où elle est représentée en ce moment. Une sorte de consécration.

Les errances de ses personnages esseulés n’ont pourtant rien de très étonnant : on rencontre des âmes perdues de ce genre dans toute la dramaturgie contemporaine. Mais Sarah Berthiaume a une langue puissante : un mélange d’oralité bien sentie et de lyrisme de haut vol. Une langue architecturée qui dérobe à la terre et aux vents leur texture et leur souffle, les aménageant dans une construction habile faite de dialogues rugueux, de non-dits et d’une forte narrativité. Le tout est installé dans un arrière-plan social, ici la situation socio-économique précaire du Yukon, la misogynie ambiante incarnée dans les meurtres en série de Robert Pickton et les cicatrices vives de la colonisation des Amérindiens. Le spectacle offre ainsi de nombreuses pistes de réflexion, certes esquissées, mais porteuses.


Yuko est japonaise mais la mort de sa soeur l’a fait fuir le pays du Soleil levant pour atterrir dans l’endroit où elle avait le moins de chances de croiser des Japonais. Garin, fils d’une Amérindienne inconnue et d’un alcoolique happé par des hallucinations de corbeaux maléfiques, cherche les secrets de son origine nébuleuse. Kate, adolescente en fugue, est en quête d’elle-même dans une confusion tout adolescente. Peu importe leurs drames, dont les fils narratifs sont plutôt classiques et se dénouent dans la résolution de blessures d’enfance ou dans la rencontre avec l’Autre, ce qui frappe est surtout la manière dont l’immensité du territoire, ou le caractère vertigineux de l’existence humaine, les trouble et les force à une meilleure connaissance d’eux-mêmes, à une énergique exploration identitaire.


La mise en scène de Martin Faucher fait le choix de les montrer dans leur quotidienneté, dans une très belle scénographie de Max-Otto Fauteux, où le salon se révèle être un lieu écrasant, à partir duquel l’immensité du Nord ne se voit que de manière tronquée, par la fenêtre, prenant le visage d’un ailleurs lointain. L’intériorité des personnages est donc privilégiée, au détriment du souffle lyrique qui anime la partition imaginée par Berthiaume. La puissance des vents, le vertige du territoire, tel qu’ils sont décrits dans les passages narratifs, sont ainsi un peu négligés par cette mise en scène qui ne rend pas totalement justice à la plume vive de cette auteure à suivre.



Collaborateur