Théâtre - La chair anesthésiée


	Les comédiens dirigés par Marc Beaupré tracent à gros traits leurs propres silhouettes sur le plancher et le mur du fond, traduisant ainsi le besoin frénétique des personnages de se circonscrire eux-mêmes.
Photo: Benoît Beaupré
Les comédiens dirigés par Marc Beaupré tracent à gros traits leurs propres silhouettes sur le plancher et le mur du fond, traduisant ainsi le besoin frénétique des personnages de se circonscrire eux-mêmes.

Une pièce peut en cacher une autre. Ce samedi il pleuvait d’Annick Lefebvre débute comme une virulente satire mettant en scène les membres d’une famille banlieusarde qui, épuisés par l’expression sans retenue de leur rage face à une existence décevante, en viennent soudainement à exposer ce qui fait saigner leur chair anesthésiée sous le cuir des sièges de la décapotable, sous le vert tapis de la belle cour gazonnée, sous le granit du comptoir de cuisine design.

Pas de dialogue entre l’homme d’affaires qui préfère la compagnie de son chien à celle de ses proches, son épouse sur les antidépresseurs et leurs jumeaux ligués contre l’autorité et la vacuité parentales ; c’est au public que s’adressent ces flots de paroles, monologues et choeurs qui déversent leur lot d’images-chocs. Si quelques précédents textes de Lefebvre, dont Artères parallèles, créé en 2010, souffraient à mon oreille d’une utilisation intempestive de l’épithète, la dramaturge a ici définitivement trouvé sa langue, à la fois indomptable et diablement calibrée.


Une langue qui semble trahir une grande urgence de dire, même s’il subsiste une ambivalence dans mon esprit sur ce que l’auteure avait besoin de nous transmettre comme point de vue avec cette oeuvre. Quand l’apparente critique sociale cède la place à un pathos - au sens noble du terme - qui atteint sa cible, ce passage où s’articule un renversement de perspective correspond à une logique dramatique qui me résiste encore, les explications les plus simples paraissant ici trop insatisfaisantes.


Délaissant les explorations technologiques de ses spectacles Caligula (Remix) et Dom Juan_uncensored, le metteur en scène Marc Beaupré fait appel ici à l’un des outils qui contribuèrent à la beauté de son adaptation du Silence de la mer de Vercors en 2008 : le dessin à la craie. Ainsi investis d’une responsabilité supplémentaire dans la composition de l’univers visuel du spectacle à la scénographie presque nue, les comédiens gribouillent et tracent à gros traits leurs propres silhouettes sur le plancher et le mur du fond, traduisant ainsi le besoin frénétique des personnages de se circonscrire eux-mêmes, de se cadrer, de se fixer, d’échanger aussi peut-être.


Directeur d’acteur d’une grande précision, Beaupré a su tirer le meilleur d’Alexandre Fortin, Marie-Ève Milot et des frangins Maxime et Sébastien David. Tous naviguent avec rythme dans cette partition exigeante, négociant toutes les ruptures avec assurance et créant en corps et en voix de troublants jeux de miroir. Prenante et déroutante, traversée d’aspérités, la pièce d’Annick Lefevbre bénéficie du travail d’une équipe qui a su en faire briller les aspects les plus intéressants.

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