Théâtre - Un chant pour Nelly

Le spectacle repose sur un jeu bien maîtrisé, avec entre autres la charismatique Monia Chokri.
Photo: Caroline Laberge Le spectacle repose sur un jeu bien maîtrisé, avec entre autres la charismatique Monia Chokri.

Sept femmes enfermées dans des cages de verre. Le premier élément qui nous frappe dans La fureur de ce que je pense, c’est cette scénographie d’Antonin Sorel. Sorte de peep-show théâtral suggérant à la fois l’intimité et l’inaccessibilité, la mise en valeur de son occupante et sa solitude. Sept chambres dessinant chacune un lieu significatif.


On reconnaît l’empreinte forte de Marie Brassard dans ce bel objet très ouvragé, vraie poétisation des écrits de Nelly Arcan. À l’obsession de l’image qu’avait dénoncée la brillante auteure - et qui a en retour piégé, parasité son oeuvre -, la metteure en scène répond aussi par un travail sonore élaboré. D’intéressants effets de distorsion. Avec la musique aux pulsations technos d’Alexander MacSween souvent au même plan que les mots, la metteure en scène a construit une partition, presque un requiem, pour la tragique écrivaine habitée par le mal de vivre. Avec quelques choeurs, chants et récitatifs aux effets incantatoires - sinon toujours plaisants à l’oreille.


Cette démultiplication permet de juxtaposer les différentes couches de sens d’un être et d’une oeuvre paradoxale, marquée par des questionnements existentiels, et qui opérait parfois des rapprochements thématiques troublants. À travers ce septuor féminin, il est ainsi question d’apparence, d’identité sexuelle (dont bien sûr de son rapport contradictoire à la féminité), de religion et de sexualité, mais aussi de l’enfance, de la relation aux parents, du néant et du monde. De ce gouffre vertigineux entre ses aspirations et la réalité, dont on pourrait supposer qu’il est illustré ici par ce contraste entre un beau texte sur le cosmos et le décor prosaïque (une toilette) où il est joué…


Tout ça sans parler de la mort qui rôde partout dans ces chroniques d’un suicide annoncé.


Le spectacle repose sur un jeu généralement très maîtrisé. Je pense notamment à l’impressionnant travail vocal et corporel de Sophie Cadieux. À la charismatique Monia Chokri. Branchées sur des micros, les comédiennes demeurent retranchées dans leur boîte de verre, sauf la danseuse (Anne Thériault), qui erre d’un espace à l’autre.


J’ai pareillement eu un peu l’impression de rester derrière une vitre devant le spectacle, comme si c’était un objet à admirer davantage qu’à toucher. Un objet toutefois formellement remarquable, d’une richesse thématique indéniable, qui parvient à faire entendre toute la profondeur d’une oeuvre littéraire qui reste aussi méconnue, probablement, qu’elle ne fut médiatisée.

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