Moi dans la fureur du monde

Le metteur en scène Benoît Vermeulen a été conquis d’emblée par la rythmique et les couleurs de la langue de Paquet, qu’il a pu faire chanter au fil d’échanges nourris avec l’auteur.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Le metteur en scène Benoît Vermeulen a été conquis d’emblée par la rythmique et les couleurs de la langue de Paquet, qu’il a pu faire chanter au fil d’échanges nourris avec l’auteur.

L’esprit de Feydeau plane sur la dernière création de David Paquet, Appels entrants illimités. À l’invitation du Théâtre Le Clou qui fait ici son entrée à La Grande Licorne, le jeune dramaturge du caustique Porc-épic revient avec une comédie baroque et existentielle travaillée à quatre mains avec le metteur en scène Benoît Vermeulen. Un objet scénique édifié par « contamination positive », qui nous plonge au coeur de l’intimité moderne.

Anna, Louis et Charlotte cherchent désespérément leurs marques dans un monde qui les martèle jusqu’à la saturation. Refugiés en eux-mêmes, ils ne sont pas en rupture pour autant. Ils tentent seulement de retrouver leur contenance avant de replonger dans le tumulte qui menace de les broyer.


« Avant, on allait dehors ; maintenant, c’est dehors qui vient chez nous, et même à l’intérieur de nous, explique l’auteur David Paquet, joint en France en début de semaine. La question que l’on pose avec ce texte, c’est de quelle façon on peut encore arriver à cultiver notre intimité sans pour autant se couper d’un monde qui nous tatoue malgré notre volonté. »


Joint à Montréal, le metteur en scène Benoît Vermeulen raconte avoir été conquis d’emblée par la rythmique et les couleurs de la langue de Paquet, qu’il a pu faire chanter au fil d’échanges nourris avec l’auteur. « De mon côté, j’ai beaucoup travaillé sur la notion d’amincissement de la membrane qui protège notre jardin intérieur des assauts venant de l’extérieur. Ça a beaucoup influencé l’écriture comme le déploiement scénique. »

 

Objet scénique


En écho, le dramaturge insiste sur le caractère toujours mobile de sa pièce. « Appels entrants illimités, pour moi, n’est pas un objet littéraire, mais bien un objet scénique vivant que l’on pourrait continuer à explorer indéfiniment. » L’expérience a nécessité un réel lâcher prise de sa part. « Se faire réécrire dessus est vraiment déstabilisant, mais quand c’est fait par un créateur comme Benoît, capable de soulever autant de couches de sens, c’est aussi très exaltant. »


C’est ainsi que, pendant leur création à quatre mains, les esprits de Feydeau et de Boris Vian, mais aussi de Dalí et de Sol et Gobelet ont été convoqués pour donner corps au surréalisme acidulé du texte de Paquet. « La porte est une image qui s’est imposée rapidement de même que les objets qui prennent ici une importance particulière, avec des détournements de sens très ludiques », explique le metteur en scène.


Malgré leur repli, leurs doutes et leurs refus, les trois « respirodactyles », comme les qualifie gentiment l’auteur en référence à la fragilité archaïque de leur carapace, ne sont pas complètement hors du monde. « Mes personnages sont dans une sorte de refuge, ils sont allés reprendre leur souffle devant l’énormité du chaos du monde dans lequel ils existent. Mais ils sont aussi déterminés à y retourner », raconte David Paquet.


« Depuis leurs barricades, les trois personnages restent dans l’action, pas du tout dans l’abdication. Ils ont des désirs qui les portent et ils s’entraident », renchérit Benoît Vermeulen en soulignant la lumière et l’espoir du texte de Paquet. Tout n’est pas noir, loin de là, confirme l’auteur, qui, au pessimisme ambiant, préfère encore opposer la beauté du monde. Une posture naturelle pour Le Clou, qui voit aussi beaucoup de force dans ce texte transgénérationnel faisant naturellement le pont avec son mandat privilégiant le public adolescent.