La vengeance en guise d’héritage

L’ambitieux projet de Louis-Karl Tremblay dure 3 heures 30; la représentation est composée de cinq épisodes et d’un épilogue.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir L’ambitieux projet de Louis-Karl Tremblay dure 3 heures 30; la représentation est composée de cinq épisodes et d’un épilogue.

Après avoir monté Les Troyennes revues et corrigées par Sartre au Bain Saint-Michel et fait un détour du côté du Prospero pour s’approprier un texte de Gombrowicz, Yvonne, princesse de Bourgogne, le jeune Louis-Karl Tremblay s’attaque à une pièce de résistance. Avec Les Atrides, un spectacle inspiré des écrits d’Eschyle, Euripide, Sénèque et Sophocle, le directeur du Théâtre Point d’orgue, amateur de grandes distributions et de projets ambitieux, s’apprête à déployer, entre les murs de l’imposante église Saint-Jean-Baptiste, une saga familiale où la vengeance se perpétue sur plus de trois générations.

« J’aime l’idée de me faire les dents sur des oeuvres costaudes, avoue celui qui a reçu son diplôme de l’École supérieure de théâtre de l’UQAM en 2008. Pour savoir où on s’en va, c’est fondamental de savoir d’où on vient. Si je m’intéresse à la tragédie grecque, c’est pour des raisons historiques et dramaturgiques. C’est une source inépuisable. On n’en sortira jamais et c’est très bien comme ça. Mais ce sont surtout les thèmes qui me passionnent, des enjeux que je considère comme actuels, contemporains. Même si je n’aime pas particulièrement ce mot, je dirais qu’il y a dans ce théâtre une intemporalité avec laquelle je souhaite ardemment communier. »

 

On ne choisit pas sa famille


C’est en creusant les personnages d’Oreste et d’Électre pour une autre création que le metteur en scène a découvert l’ampleur et la complexité de l’arbre généalogique des Atrides. « Je me suis rendu compte que, ce qui explique que le frère et la soeur sont si torturés, en tout cas en bonne partie, c’est ce qu’ils ont reçu en héritage, ce que leurs ancêtres leur ont légué. Ce sont des questions que je trouve captivantes. Qu’est-ce qui me vient de ma mère ? Qu’est-ce qui me vient de mon père ? Qu’est-ce qui m’appartient en propre ? Qui suis-je intrinsèquement ? »


Depuis 2010, c’est-à-dire depuis qu’il a réalisé que la question du legs était au coeur du cycle des Atrides, Louis-Karl Tremblay souhaite raconter l’histoire de cette famille que l’on qualifierait aujourd’hui de dysfonctionnelle, « une lignée portée par un enchaînement de crimes barbares issus d’une soif de pouvoir et commis au nom de la justice ». « Il y a partout dans l’actualité des échos de ces pièces écrites au Ve siècle avant Jésus-Christ, fait remarquer le metteur en scène. Des crimes d’honneur jusqu’aux abus de pouvoir de nos gouvernements. Le sacrifice d’Iphigénie n’est pas si loin de celui des trois soeurs Shafia, assassinées en Ontario parce qu’elles déshonoraient leur père en fréquentant des garçons et en portant des jupes courtes et des chandails décolletés. Qui en aurait voulu à Isabelle Gaston de tuer Guy Turcotte, autrement dit de s’inspirer de Clytemnestre pour venger la mort de ses enfants ? »


À qui appartiennent le pouvoir, le pardon et la justice ? Aux dirigeants ? Au peuple ? À Dieu ? Voilà les questions qui traversent les aventures sanguinolentes des Atrides tout autant qu’elles sont au coeur de notre époque trouble. Quels individus et quelles idéologies président vraiment à nos luttes intimes et sociales ? « Je considère un peu les personnages comme nos contemporains, révèle le metteur en scène. Ce qui ne veut pas dire que je donne dans l’actualisation à tout prix. Rassurez-vous, vous ne verrez pas apparaître des soldats américains. Tout ce que je souhaite, c’est enlever la couche de poussière qui recouvre souvent les protagonistes, éliminer la distance qui pourrait exister entre eux et nous. Le lieu apporte déjà un caractère sacré à la représentation. On n’a pas besoin d’en ajouter. Ça nous permet d’aller ailleurs en ce qui concerne le jeu. »


Épouser la démesure


L’adaptation, que le metteur en scène signe avec le comédien et auteur Mathieu Leroux, donne lieu à une représentation en cinq épisodes et un épilogue. Amateur de téléséries historiques comme Les Tudors ou Rome, Tremblay promet que pas une seule réplique de ses Atrides n’est superflue et que les 3 heures 30 que dure l’aventure passent sans qu’on s’en aperçoive.


Aux quatre coins d’une église monumentale et au son d’un orgue dont Michel Smith jouera en direct, le spectateur marchera dans les traces des protagonistes et des choreutes incarnés par 26 comédiens au nombre desquels figurent notamment Frédéric Blanchette, Véronique Pascal, Annie Darisse et Benoit Drouin-Germain. « Ce lieu de pouvoir et de religion s’est imposé, affirme Tremblay. Après avoir réfléchi sur le chemin de croix et les stations, mais aussi sur les mystères de la Passion, autrement dit sur certaines traditions, certains rituels, j’ai choisi d’utiliser plusieurs endroits dans l’église et donc d’amener le public à se déplacer. Pas question pour moi de faire du théâtre à l’italienne dans un espace pareil. Il fallait que je tire profit au maximum de cet immense terrain de jeu ! »


 

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