Théâtre - Les vertiges de la finance

Dans la pièce Amour/Argent, les comédiens Mathieu Gosselin, Benoît Dagenais, Isabelle Roy, Danielle Proulx et Marie-Hélène Thibault interprètent les membres d’une même famille et d’une même entreprise, victimes de la fluctuation de l’argent.
Photo: Valérie Remise Dans la pièce Amour/Argent, les comédiens Mathieu Gosselin, Benoît Dagenais, Isabelle Roy, Danielle Proulx et Marie-Hélène Thibault interprètent les membres d’une même famille et d’une même entreprise, victimes de la fluctuation de l’argent.

La crise financière de 2008 et ses multiples ramifications ont agi comme un véritable détonateur pour les artistes de théâtre européens.


On trouve encore peu d’auteurs dramatiques québécois qui ont cherché à en dessiner les contours, mais en France ou en Autriche, grâce à des auteurs comme David Lescot (Le système de Ponzi) ou Elfriede Jelinek (Les contrats du commerçant), les mouvements instables de la finance ont donné lieu à des pièces à la forme éclatée, porteuses d’un discours critique percutant sur les mécanismes de circulation de l’argent. On peut tout à fait inclure le Britannique Dennis Kelly à cette liste. Dans Amour/Argent, écrit deux ans avant la crise, mais abordant néanmoins des enjeux qui lui sont liés, il fait se croiser les destins des membres d’une même famille et d’une même entreprise pour mieux explorer les ravages que cause dans leurs vies la fluctuation de l’argent, cette chose si abstraite.


Rencontrons David et Jess, un couple malmené par une dette affolante. Il devra renoncer à l’enseignement pour devenir vendeur. Elle ira de décalages en détresses jusqu’au suicide, après avoir cherché réconfort dans la physique quantique. Dans le coin gauche, les parents de Jess vandalisent sans retenue l’imposant monument qu’une famille grecque a installé à côté de la modeste pierre tombale de leur fille. Quelque part à leurs côtés, la patronne d’une grosse boîte et ses employés ont fait de l’argent une véritable religion. Dans le coin droit, une certaine Debbie risque de se perdre dans un obscur monde interlope si elle consent à travailler pour Duncan, qui brasse de sombres affaires.


Tout ce beau monde est coupable d’être un minuscule rouage dans l’engrenage infini du capitalisme sauvage, qui les dépasse et les dévore, leur faisant perdre le sens commun et surtout, la capacité d’aimer sans calculer. Comment trouver sa place dans une machinerie financière complexe, dont les embranchements nous échappent et nous broient ? C’est la question que pose ce spectacle. Par sa structure morcelée, son rythme fulgurant et son chevauchement d’histoires, le texte cherche évidemment à recréer un sentiment de vertige. Pari à moitié réussi, peut-être parce que le dialogue est très démonstratif, trop verbeux, et sombre dans une tendance à la surexplication, ne faisant pas assez confiance aux possibilités de sa structure éclatée et de son rythme hachuré. « Je vis une vie où tout se mesure en niveau de salaires », dit par exemple David, dans une inutile tentative d’expliquer ce qui, déjà, nous paraissait évident.


De même, la mise en scène de Geoffrey Gaquère rate une occasion d’explorer différentes formes de théâtralité en se contentant d’une forme de réalisme rythmé et nerveux. Sa direction d’acteurs est efficace (Patrick Hivon brille particulièrement), mais ce texte qui alterne les monologues, les adresses au public, les scènes dialoguées, les choeurs et les échanges épistolaires aurait mérité un peu moins de sagesse.


 

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