Cérémonie des adieux

Le couple Valmont et Merteuil de ces Liaisons dangereuses compressées guerroie sur le terrain des corps et, surtout, des mots
Photo: Songes Turbulents Le couple Valmont et Merteuil de ces Liaisons dangereuses compressées guerroie sur le terrain des corps et, surtout, des mots

C’est un plaisir - pervers, bien sûr - que de réentendre ce texte d’Heiner Müller, absent des scènes montréalaises, sauf erreur, depuis la mémorable version de Brigitte Haentjens en 1996.


Dans cette brillante compression des Liaisons dangereuses recentrée sur son couple destructeur, les amants terribles tuent le temps qui leur reste en s’adonnant à un jeu mortifère. Valmont et Merteuil reconstituent, pour une ultime fois, leurs cruelles entreprises de séduction-manipulation passées, rejouent une histoire en lambeaux, bafouent l’innocence en empruntant l’identité de leurs victimes.


La mort, la déchéance de corps périssables, la sexualité déshumanisée, le néant spirituel, la déliquescence du monde et la destruction de ses idéaux : toutes ces notions joyeuses y sont mises en jeu, mais sous une plume assassine, ludiquement désespérée, avec un humour acéré, cynique et noir.


Le champ de bataille des deux libertins est un univers en ruine. C’est rendu ici littéralement par l’atmosphère de fin du monde, un peu beckettienne, qu’installe le spectacle dirigé par Florent Siaud : éclairages crépusculaires, décor de Christophe Ouvrard composé d’un grand lit de guingois s’ouvrant sur un « abîme béant », évoquant un radeau disloqué à la dérive. Et, tout autour, des voiles noirs qui finissent par enclore l’espace, paraissant le transformer en cellule.


Le couple sépulcral guerroie sur le terrain des corps et, surtout, des mots. Un verbe empoisonné livré dans tout son tranchant, la production s’appuyant sur la grande précision langagière de deux comédiennes françaises de métier. Assez éblouissante, Marie-Armelle Deguy maîtrise tous les registres de ce jeu de rôles. De la virtuosité corrosive de la marquise qui mène le jeu en distillant son venin, jusqu’à la fraîche candeur de la couventine qu’elle incarne.


Pour sa part, Juliette Plumecocq-Mech compose un étonnant Valmont, plutôt clownesque, sa voix au timbre grave pouvant permettre de faire abstraction de sa féminité. Ironique, quand même, d’y entendre l’aveu de Valmont : « Je crois que je pourrais m’habituer à être femme »… Le spectacle accentue l’ambiguïté des rôles sexuels déjà présente dans la pièce, où l’on joue indifféremment bourreau et victime, où les personnages se travestissent en changeant de sexe. Ne reste ici que les destructeurs jeux de pouvoir, universellement humains ceux-là, que se livrent impitoyablement deux êtres.


 

Collaboratrice