Les vertiges du réel, façon Joël Pommerat

«Je ne veux pas tout donner, dit Joël Pommerat. Je souhaite que l’autre puisse terminer la construction du tableau. [...] C’est une façon de m’assurer que le spectateur projette sur la représentation son propre imaginaire.»
Photo: Agence France-Presse (photo) Pierre Verdy «Je ne veux pas tout donner, dit Joël Pommerat. Je souhaite que l’autre puisse terminer la construction du tableau. [...] C’est une façon de m’assurer que le spectateur projette sur la représentation son propre imaginaire.»

En 1998, Joël Pommerat avait fait une apparition au Carrefour international de théâtre de Québec. Mais ce n’est qu’une décennie plus tard, alors que le directeur de la Compagnie Louis Brouillard présentait chez nous trois spectacles inoubliables - Cet enfant à l’Espace Go, Le petit chaperon rouge à l’Usine C et Les marchands à la Bordée - qu’un pacte a pour ainsi dire été scellé entre le créateur français et son public québécois.

Ces jours-ci, les amateurs du théâtre incomparable de Joël Pommerat se préparent à découvrir sa plus récente pièce, La réunification des deux Corées. Le spectacle, qui a vu le jour à Paris en janvier dernier, est donné à Ottawa en exclusivité nord-américaine par le Théâtre français du CNA, à l’invitation de Brigitte Haentjens et en présence de son auteur et metteur en scène. Pour la première fois, à tout le moins d’une manière aussi franche, aussi directe, Pommerat aborde le thème plutôt délicat de l’amour.


« J’ai eu beaucoup de difficulté à nommer le centre de ce projet, explique celui qui se décrit comme un écrivain scénique. Peut-être aussi que j’ai eu du mal à accepter l’idée de consacrer tout un spectacle à la relation amoureuse. C’est le sujet le plus « tarte à la crème » qui soit, un sujet vertigineux sur lequel j’avais le sentiment de ne pas avoir de recul ou même de prise. Interroger la relation amoureuse et la relation à l’amour, c’est un piège en soi, un geste qui peut se révéler complètement stérile. On ne sait jamais trop par quel bout saisir cette chose-là. »


« Il n’a jamais été question, avec mes acteurs, de travailler sur un grand récit, une fiction ou une fable globale, mais bien sur des fragments, des portraits ou des esquisses, un peu comme des nouvelles qui tourneraient autour de ce thème d’une façon complètement libre, jamais univoque. Cette multiplicité des approches me permettrait de me mettre dans la peau des autres, de tous les autres. Je dois admettre que c’était assez effrayant de s’aventurer sur un terrain aussi miné, mais on y est allé tout de même et je ne le regrette pas. »


Produire le trouble


Alors qu’ils sont toujours des coups de sonde, qu’ils s’abreuvent au réel et même qu’ils s’appuient souvent sur des témoignages, les spectacles de Pommerat sont maintes fois qualifiés de troublants, leur inquiétante étrangeté est régulièrement soulignée par les critiques. « Ce sont les décalages qui produisent le trouble, estime le metteur en scène. Décalages entre la scène et la salle, le personnage et le spectateur, mais aussi entre ce qui est formulé et ce qui est compris, ce qui est exprimé et ressenti, ce qui est vu et perçu. Ça concerne le sens tout autant que la dimension sensible. En somme, le trouble ou la perplexité vient du fait que tout n’est pas univoque, qu’il y a dans mon propos beaucoup de complexité, voire de contradictions. »


À vrai dire, les créations du directeur de la Compagnie Louis Brouillard ont ceci de vertigineux qu’elles permettent au spectateur de projeter ses propres hantises sur ce qu’il voit ou croit voir en scène. « C’est une vraie stratégie poétique, lance Pommerat. C’est ce que j’espère, pour ne pas dire ce que je programme. Je ne veux pas tout donner. Je souhaite que l’autre puisse terminer la construction du tableau. On me reproche par exemple de ne pas suffisamment éclairer les comédiens, alors que ça me tient à coeur de garder les visages et les corps dans l’ombre. C’est une façon de m’assurer que le spectateur projette sur la représentation son propre imaginaire, qu’il rêve le sens aussi bien que la fiction, qu’il soit dans la liberté et, presque malgré lui, dans l’action. »


Une oeuvre atypique


La grande et fabuleuse histoire du commerce, qui sera présentée en juin à Québec par le Carrefour et à Montréal par le FTA, est en quelque sorte une oeuvre atypique dans le répertoire du lauréat du Molière de l’auteur francophone vivant, en 2011. « Je suis très fier de ce spectacle, lance Pommerat, mais il faut dire qu’il est assez peu représentatif de tout ce que moi et mes comédiens avons produit depuis 15 ans. C’est le plus épuré, le plus minimaliste. Je dirais même qu’il est aux antipodes de La réunification des deux Corées. »


« Sur un plan scénographique aussi bien que dramaturgique, indique Pommerat, j’ai ressenti le besoin de revenir à quelque chose de plus sobre, de plus simple. Ce sont cinq individus, des vendeurs à domicile, dans une chambre d’hôtel pendant 1 heure 20. Ça repose donc sur un texte et une histoire, bien plus que sur une forme théâtrale élaborée. J’aborde un sujet social, voire politique, et je le fais avec un certain réalisme, une certaine précision, dans une écriture qui nomme explicitement les choses, par le biais de personnages qui apparaissent dans leur vie concrète. C’est pourquoi j’ai voulu recueillir des témoignages, ce que je fais toujours pour écrire, mais peut-être de manière encore plus cruciale cette fois. J’ai voulu m’immerger dans la pratique des vendeurs, notamment en suivant des formations, afin de comprendre leur métier, mais aussi leur état d’esprit, leur mentalité et leur imaginaire. »

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