Sept visages pour Nelly Arcan

C’est Marie Brassard que Sophie Cadieux a choisie pour mettre en scène ce spectacle pour sept actrices intitulé La fureur de ce que je pense.
Photo: François Pesant - Le Devoir C’est Marie Brassard que Sophie Cadieux a choisie pour mettre en scène ce spectacle pour sept actrices intitulé La fureur de ce que je pense.

Sophie Cadieux tenait fortement à ce qu’il y ait au sein de sa résidence à l’Espace Go un spectacle inspiré par l’oeuvre de Nelly Arcan. « Quand je tente de placer des mots sur le fait d’être une femme aujourd’hui, ce sont souvent et tout naturellement ceux de Nelly Arcan qui me reviennent. C’est une auteure de ma génération qui a osé mettre le doigt sur une foule de sujets tabous. Je ressentais une envie très grande de faire entendre son écriture sur une scène. À vrai dire, depuis le début de mes discussions avec la directrice artistique Ginette Noiseux, c’est un peu mon cheval de bataille. Je trouve que Nelly Arcan mérite cette place dans ce théâtre de femmes. »


Tout naturellement, c’est Marie Brassard, dont les réalisations intimistes sont souvent d’une bouleversante étrangeté, que Sophie Cadieux a choisie pour mettre en scène ce spectacle pour sept actrices intitulé La fureur de ce que je pense. « Pour ne pas aller vers quelque chose de conventionnel ou d’anecdotique, il fallait une créatrice pure, explique la jeune comédienne. Marie est de ces artistes qui passent le réel dans le tordeur, de celles qui nous font voir les choses par leur prisme unique. En lui confiant la direction du spectacle, nous étions certaines, Ginette Noiseux et moi, d’avoir accès à une lecture personnelle et viscérale de l’oeuvre de Nelly Arcan. »


Pour la metteure en scène, qui s’est lancée sans hésiter dans cette création ambitieuse, l’occasion était trop belle de revenir à l’essentiel. « Nous n’avions pas nécessairement envie de rectifier ou de réparer quoi que ce soit, explique Brassard. Reste que nous avons adopté une vision de la femme et de l’écrivaine qui est bien différente de l’image qui a été généralement véhiculée par les médias. On ne fait pas abstraction de la prostitution, de la santé mentale ou de la chirurgie esthétique, mais ça ne nous a pas beaucoup intéressées, ce n’est donc pas le coeur du spectacle. Nos instincts et nos réflexions nous ont amenés à mettre l’accent sur son écriture, c’est-à-dire sur le plus important. Il en résulte un spectacle qui n’a rien de psychologique ou de biographique, une représentation poétique qui s’inspire du sens profond de l’oeuvre. »

 

Sept chants


En grande partie autofictionnelle, l’oeuvre de celle qui s’est donné la mort le 24 septembre 2009 est pétrie de paradoxes, riche de contradictions et de tiraillements. Il y est question de sexualité et de romantisme, d’apparence et de vie intérieure, de foi et de folie, de quête d’amour et de haine de soi. Marie Brassard a trouvé dans Putain et Folle, les deux premiers romans de l’auteure, mais aussi dans L’enfant dans le miroir, un court texte publié en 2011 dans un recueil intitulé Burqa de chair, de quoi composer sept chants dits « du mystère et de la douleur de vivre ».


« J’ai voulu rendre justice aux préoccupations et même aux obsessions de l’auteure, explique Brassard, mettre en relief le sens et l’esprit de son écriture. J’ai souhaité représenter la noirceur, la déception et la fatalité, mais également la lumière, cet idéal qui émane de sa prose, notamment quand elle traite de l’enfance ou de la nature. Le spectacle est donc divisé en sept chants. Il y a le Chant des mirages, le Chant occulte, le Chant de l’ombre, le Chant du sang, le Chant de l’éther, le Chant des serpents et le Chant perdu. Axé sur un thème récurrent dans l’oeuvre, chaque chant est doté de sa propre tonalité et associé à un lieu, plus précisément à une chambre où chaque femme apparaît dans toute sa force, dans toute sa beauté, comme une perle dans un écrin. »

 

Théâtre de chambres


Dans ce qu’on pourrait comparer à des caisses de résonance, des chambres d’hôtel ou d’observation, des chambres « à soi » depuis lesquelles on se donne à voir, sept interprètes, six comédiennes et une danseuse, vont défendre un chant distinctif. Ce sont Christine Beaulieu, Sophie Cadieux, Monia Chokri, Évelyne de la Chenelière, Johanne Haberlin, Julie Le Breton et Anne Thériault.


« J’ai accordé beaucoup de liberté aux actrices, explique Brassard. Je tenais à ce qu’elles soient créatrices, que l’écriture passe à travers elles, que les mots soient en quelque sorte filtrés, réfléchis et recrachés par chacune. Je les ai choisies pour ce qu’elles sont, c’est donc en répondant aux envies et à la sensibilité de chacune que j’ai procédé, en collaboration avec mon conseiller dramaturgique Daniel Canty, à un montage très minutieux. Le résultat, qui est nettement théâtral, au sens où il n’a rien à voir avec une lecture, a aussi quelque chose de franchement musical. C’est une orchestration, une partition dans laquelle le chant, le rythme, les motifs, les contrepoints et la voix, mais aussi la musique et la lumière tiennent une place de choix. »


« L’unicité de chaque comédienne est bien présente, ajoute Sophie Cadieux. Le spectacle est coloré de nos dissemblances physiques et vocales, mais aussi de nos divers rapports à l’oeuvre. Nous sommes toutes interpellées par des aspects différents. C’est un peu comme si la représentation se déroulait dans l’esprit de l’auteure. Comme si toutes ces figures féminines, aussi opposées qu’elles puissent paraître, étaient en elle rassemblées. Ainsi, chaque interprète est isolée en même temps qu’elle appartient à une communauté, à une espèce de choeur. » Après quelques secondes de silence, la comédienne reprend : « J’ose considérer le spectacle comme un cadeau tendu à Nelly, une offrande qui exprime notre rapport à son oeuvre, mais aussi notre admiration et notre affection. »


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La fureur de dire

L’Espace Go résume ainsi la dense et fulgurante carrière littéraire de Nelly Arcan : « En l’espace de huit ans, une jeune femme habitée par la fureur de dire déploie son chant, crée une œuvre qui dérange et disparaît en posant un geste spectaculaire et fatal. » Née en 1973, l’auteure, dont le vrai nom était Isabelle Fortier, s’est fait connaître en 2001 avec Putain. Ce roman, qui a fait grand bruit, sera suivi de deux autres, Folle (2004) et À ciel ouvert (2007), parus comme le premier aux éditions du Seuil. Le 24 septembre 2009, dans son appartement montréalais, Nelly Arcan se donne la mort. Quelques jours plus tard, Paradis, clef en main, son quatrième roman est publié aux éditions Coups de tête. En 2011, un ultime ouvrage voit le jour, un recueil de récits intitulé Burqa de chair. Dans la préface, Nancy Huston écrit, à propos du style d’Arcan, qu’il est « unique, immédiatement reconnaissable, lapidaire, désopilant, cruel [et] décapant ». Dans un texte intitulé La honte, Arcan résume avec une cruelle justesse son inadéquation au monde : « En dehors de ses livres, elle ne valait rien. Elle n’était sûre de rien. La signification ne prenait sa pleine valeur que sur papier. La signification n’était bienvenue, et bien reçue, que sous l’astiquage de ses phrases effrontées. À l’extérieur, elle livrait mal la marchandise, elle souffrait de désorientation. À l’extérieur, le monde n’avait jamais grand sens. »


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