Yukonstyle, terre de détresse et d’enchantement

Si le texte de Sarah Berthiaume fascine, c’est probablement aussi parce qu’il est traversé de grands récits.
Photo: François Pesant - Le Devoir Si le texte de Sarah Berthiaume fascine, c’est probablement aussi parce qu’il est traversé de grands récits.

Les spectacles présentés cette saison dans la grande salle du Théâtre d’Aujourd’hui portent à croire que la dramaturgie québécoise s’est bel et bien affranchie des intérieurs populaires ou bourgeois du Plateau Mont-Royal. Après Étienne Lepage, qui nous a entraînés dans un mystérieux sous-bois, Véronique Côté, avec qui nous avons longé le mur de Berlin peu de temps avant sa chute, et Olivier Kemeid, qui nous a guidés dans un Caire au plus fort du printemps arabe, c’est au tour de Sarah Berthiaume d’élargir nos horizons. Bienvenue au Yukon, terre de contrastes, source de détresse et d’enchantement.


Tout en s’inscrivant dans la continuité de ses textes précédents, comme Le déluge après et Villes mortes, Yukonstyle témoigne d’une maturité indéniable. Le moins que l’on puisse dire, c’est que les astres s’alignent autour de l’oeuvre de Sarah Berthiaume avec une grâce peu commune. Au moment même où Martin Faucher la met en scène à Montréal, Célie Pauthe fait de même à La Colline, à Paris. Puis, ce sera à Bruxelles et à Toronto de découvrir la pièce tout juste publiée aux éditions Théâtrales. « Tout ça est dû au fabuleux travail du Centre des auteurs dramatiques, lance la jeune créatrice avec une humilité qui l’honore. Ils ont fait circuler mon texte, l’ont fait lire aux bonnes personnes. Je ne vous cacherai pas que je trouve tout ce qui arrive en ce moment très excitant. »

 

Plus grand que nature


C’est un périple vers Whitehorse, un séjour sur ce territoire dont la devise est « Larger than life », un voyage entrepris dans la foulée d’une peine d’amour inguérissable qui a inspiré Yukonstyle à Sarah Berthiaume. « Ce n’est ni un plaidoyer ni un documentaire, tient-elle à préciser. C’est une fiction éminemment subjective, ni plus ni moins que le regard d’une étrangère qui débarque. » Cette étrangère, dans la pièce, c’est Kate, une adolescente paumée et enceinte (Sophie Desmarais). Au bout de sa route, elle rencontre trois individus chargés de secrets, hantés par leur passé, traînant le fardeau de leur solitude : Yuko, une Japonaise en exil (Cynthia Wu-Maheux), Garin, son colocataire, un Métis peu sociable (Vincent Fafard), et Dad’s, le père de Garin (Gérald Gagnon).


Entourée par une nature souveraine, soumise une bonne partie de l’année à de rudes conditions climatiques, la ville sert de théâtre à des enjeux identitaires, culturels et générationnels cruciaux. « La notion de métissage est fondamentale, précise Berthiaume. D’abord chez les individus eux-mêmes, qui doivent composer avec leurs origines, leurs cultures et leurs appartenances diverses. Mais aussi dans cette communauté, ce groupe bigarré que les exilés réunis dans cet endroit forment, une espèce de microcosme grâce auquel ils arrivent à survivre. Ce n’était pas mon intention de départ, mais je réalise maintenant qu’il y a quelque chose de typiquement canadien, ou à tout le moins de franchement nord-américain dans cette idée de métissage. En même temps, si des Français et des Belges se reconnaissent dans la pièce, c’est sûrement parce qu’elle est portée par quelque chose de profondément universel. »


Si le texte fascine, c’est probablement aussi parce qu’il est traversé de grands récits. On aperçoit les fantômes de la ruée vers l’or et du rêve américain. On évoque Robert Pickton, le tristement célèbre tueur en série de Vancouver. Mais surtout, on donne une place de choix à certaines figures de la spiritualité innue. La langue est un autre aspect frappant de la pièce. Les personnages parlent un français dont le rythme évoque celui de l’anglais, une langue rude et parfois pauvre à laquelle des apartés à caractère narratif, à la fois élans de poésie et sursauts de lucidité, offrent de magnifiques contrepoints.


« Repliés sur eux-mêmes, souvent traumatisés, les protagonistes sont incapables de dire, inaptes à nommer leur condition, explique l’auteure. Pour que le récit s’articule comme je le souhaitais, comme je le jugeais nécessaire, j’ai fait en sorte que le Yukon parle à travers les individus. Autrement dit, j’ai permis à mes personnages d’accéder à une certaine omniscience. J’ai tenu à ce qu’ils jouissent, ne serait-ce que momentanément, d’une vue à vol d’oiseau. »



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