Dieudonné Niangouna et la pensée rebelle

Peu connu au Québec, Dieudonné Niangouna est applaudi par les Français et sera artiste associé du Festival d’Avignon cette année.
Photo: A Tempe Peu connu au Québec, Dieudonné Niangouna est applaudi par les Français et sera artiste associé du Festival d’Avignon cette année.

Dieudonné Niangouna est né à Brazzaville et y habite toujours. Avec le spectacle La dernière interview, mis en scène par Catherine Boskowitz, il fera sa première visite montréalaise. En France, pourtant, il y a déjà longtemps qu’il est applaudi sur de nombreuses scènes et reconnu pour la fougue et l’impétuosité de sa parole ; sa langue carbure à l’urgence et s’ancre dans l’oralité des rues congolaises, avec un soupçon de poésie. Il raconte sans faux-fuyants les blessures d’un pays trop souvent en guerre et les cicatrices de la colonisation française.

Pour toutes ces bonnes raisons et pour la profondeur de la réflexion qu’il porte sur les rapports entre le Nord et le Sud, il a été choisi comme artiste associé du Festival d’Avignon cette année (en duo avec Stanislas Nordey). Ce sera la dernière édition dirigée par Hortense Archambault et Vincent Baudriller, et Niangouna risque d’y apporter un éclairage nouveau ; il est rare que l’Afrique soit à ce point à l’avant-plan dans le plus gros festival de théâtre européen. Avis à ceux qui prévoient passer par la Provence en juillet, la programmation est disponible en ligne depuis quelques jours et elle est fort alléchante.


Niangouna y présente notamment un grand spectacle choral dans la Carrière de Boulbon, Shéda, dans lequel il dit vouloir « retracer la naissance politique de toutes choses ». « Il n’y a pas de création sans réflexion politique, ajoute-t-il. L’art vient d’un regard sur la politique, l’homme est une fabrication politique, et il faut y jeter un oeil critique et lucide pour qu’on puisse arrêter nos conneries et nos massacres. » Le ton est donné.


Genet, penseur rebelle


Porter un regard sur des enjeux politiques tabous et flirter avec le non-avouable est un peu la mission qu’il accomplit dans La dernière interview, spectacle dans lequel il entre littéralement en dialogue avec Jean Genet. Reprenant l’entretien indiscipliné donné par Jean Genet à la BBC en novembre 1985, quelques mois avant sa mort, il s’y immisce pour créer une fausse discussion avec le célèbre défenseur des exclus et des marginaux.


« La parole de Genet est certes rebelle, mais elle est surtout d’une actualité féroce ; j’utilise ses propos pour aborder mes propres préoccupations. La colonisation, par exemple, est une blessure ardente à Brazzaville et fait l’objet d’une grande culpabilité non avouée en France. Il y a un grand remords collectif que je sens transpirer chaque fois que je me produis devant des publics français. Ça s’explique aisément : ce qu’on ne dit pas est dit plus fort quand on n’ose pas vraiment le dire. »


Chaque soir, le spectacle prend un nouveau visage. Un soir, Niangouna discute du regard de l’Afrique vers l’Occident ou réfléchit à la langue française. Le lendemain, il profite d’une digression de Genet pour aborder le conflit israélo-palestinien, réaffirmer son soutien aux Palestiniens et analyser la montée du terrorisme. « Je peux en parler d’un point de vue africain, précise-t-il. Le Soudan, l’Érythrée, la Somalie, par exemple, sont aux prises avec la même terreur. »


Peu importe le sujet abordé, ce qui compte est le souffle de liberté qui traverse la prise de parole de Genet, auquel Niangouna s’identifie jusqu’à le faire sien. « Ce que je partage avec lui, c’est la conviction qu’il ne faut pas coincer la pensée dans des formes convenues. La répétition des mêmes paradigmes de pensée tue la créativité et le savoir. Il faut questionner le rationnel, le cartésien, le convenu, le classique, la forme prévue, préconçue, préétablie. C’est la seule manière d’éviter la mort de la pensée. »

 

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