Théâtre - Impressions de ruralité

La prose allusive de Marjolaine Beauchamp convient bien à l’édification d’un portrait social.
Photo: Richard Tardif La prose allusive de Marjolaine Beauchamp convient bien à l’édification d’un portrait social.

La langue de Marjolaine Beauchamp, slameuse émérite, est très texturée. Brutale, crue, accidentée, elle n’en est pas moins structurée, musicale et ciselée. Ses mots, surtout, s’alignent et se confrontent pour créer de fortes images de dévastation et de désespérance : sa langue sent la cigarette et la taverne de fond de village.

Pour apprivoiser cette parole et en faire une véritable matière théâtrale, Pierre-Antoine Lafon Simard a misé sur la création d’un environnement musical aux teintes rock et électro qui agit comme une sorte de réceptacle et fait tantôt résonner les mots comme dans une plainte assourdissante, tantôt les fait miroiter et les révèle comme sur une paroi réfléchissante. Cette esthétique, à la manière européenne, reprend les codes du concert rock et laisse une large place sur scène aux musiciens Pierre-Luc Clément et Olivier Fairfield, ce qui invite le spectateur à accueillir la parole de manière plus sensorielle que cérébrale.


Du joli travail, même si le texte n’évite pas toujours les clichés. En faisant se croiser les destins de deux danseuses nues dans le petit village de Notre-Dame-du-Laus -Taram, l’auteure flirte avec un univers trash souvent ausculté dans la dramaturgie québécoise et elle n’en évite pas tous les pièges, sombrant parfois dans la caricature. À vrai dire, l’écriture de Beauchamp parvient bien mieux à décrire le désoeuvrement collectif qui entoure les deux danseuses nues que leurs drames individuels. En cherchant à montrer leur solitude, leurs dépendances et leurs fragilités mentales de manière trop impressionniste, elle échoue à en exprimer la profondeur et n’en dévoile que les contours.


Sa prose allusive et elliptique convient toutefois mieux à l’édification d’un portrait social, à l’expression d’une texture rurale qui détermine les vies de ces deux femmes. Séparées par les années, mais unies par une même déchirure, elles sonnent particulièrement juste lorsqu’elles parlent des « gens d’ici », de la « vie d’ici ». Les paysages sordides, les existences ivres, les boulots aliénants et les rêves d’ailleurs sont captés dans un élan fulgurant et authentique. Peut-être est-ce aussi dû au physique des actrices (Marjolaine Beauchamp est accompagnée sur scène par Micheline Marin). Leurs corps droits et la manière très carrée dont ceux-ci s’inscrivent dans l’environnement scénique y sont sûrement pour quelque chose.

 

Collaborateur