Le fantasmagorique amoureux de Marie-Ève Perron

Gars, de Marie-Ève Perron, est un solo sur le couple, l’amour et la désillusion rempli d’images fortes.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Gars, de Marie-Ève Perron, est un solo sur le couple, l’amour et la désillusion rempli d’images fortes.

On connaît bien Marie-Ève Perron la comédienne. Tout d’abord parce qu’elle a brûlé les planches dans les spectacles de Wajdi Mouawad, notamment Littoral et Forêts. Ensuite parce qu’elle a décroché le rôle de Cathy-casses-couilles (alias Lyne-la-pas-fine) dans l’adaptation française de la série québécoise Les invincibles, diffusée sur Arte. Mais on connaît moins l’auteure. Une situation qui est sur le point d’être corrigée puisqu’après avoir donné naissance à un premier monologue, Marion fait maison, à Paris, où elle est installée depuis 2008, la jeune femme de 33 ans est de retour au bercail pour créer Gars, un solo sur le couple, l’amour et la désillusion, rempli d’images fortes.


« J’ai toujours écrit, lance Marie-Ève Perron. Mais j’ai mis beaucoup de temps avant de sortir les mots de ma cuisine. J’ai énormément d’admiration pour les gens qui ont vraiment confiance en eux. Je dirais même que j’ai longtemps envié ceux qui foncent, tout simplement, sans se poser de questions. Pour moi, écrire, prendre la parole, c’est se mettre à nu. Ça me faisait extrêmement peur. Je craignais qu’on juge ce que je pense et ce que je suis, qu’on trouve mes mots plats et mon vocabulaire ennuyeux. J’ai ressenti ça à d’autres moments de ma vie, cette angoisse, mais l’écriture est un combat particulièrement difficile à mener. C’est pour cette raison que j’ai fait les choses graduellement, petit à petit, en écrivant de manière de plus en plus intime pour me rendre jusqu’à ce solo, ma prise de parole la plus personnelle à ce jour. »


Comme Véronique Côté, Anne-Marie Olivier et Emmanuel Schwartz, Marie-Ève Perron fait partie des émules de Wajdi Mouawad qui ont fini par prendre la plume. Comment est-ce qu’on trouve sa voix après avoir fréquenté pareil maître ? « C’est un luxe, explique Perron, une chance inouïe d’avoir pu prononcer les mots magnifiques de Wajdi sur toutes ces scènes pendant toutes ces années. Cela dit, je mentirais si j’avançais que ça m’a aidée à me faire confiance en tant qu’auteure. C’est le temps, la vie, peut-être même l’entrée dans la trentaine, c’est tout cela qui a fait en sorte que j’ai arrêté de me poser 36 000 questions. Un moment donné, tu cesses de te comparer, tu sors de ta passivité et tu réponds à une envie très forte de t’inscrire dans le monde dans lequel tu vis. Je suis ce que je suis. Je n’ai pas d’autre prétention avec ce spectacle que d’être fidèle à moi-même, honnête, intègre, autrement dit d’aborder les sujets qui me préoccupent ici et maintenant. Je ne suis pas pour autant d’une assurance totale, mais au moins j’y vais, j’avance, je tente le coup. »


Un gars, une fille


Dans le monologue à forte teneur autobiographique écrit, mis en scène, interprété et produit par Marie-Ève Perron, Fille revient sur son histoire avec Gars. Un jour, une porte a été claquée. Gars est parti. Fille est restée plantée là. Ce jour cruel, on peut dire que les illusions, ce que l’auteure appelle « le fantasmagorique amoureux », se sont pris une bonne gifle en pleine gueule. « C’est un spectacle qui pose des questions, lance la principale intéressée. Des questions que Fille s’adresse à elle-même, mais aussi à Gars et, bien entendu, au public. J’ai l’impression qu’on court sans arrêt et qu’on ne prend plus de recul sur ce qu’on vit. On finit par croire qu’on n’a tout simplement pas le temps de s’arrêter, pas le temps de réfléchir, pas le temps de départager le mensonge de la vérité. La représentation donne 75 minutes pour se demander comment on en arrive à se quitter quand on s’aime. On entend dans le monologue de Fille une pluralité de discours, notamment en ce qui concerne l’engagement. Vous savez, toutes ces conceptions, ces modèles, ces idéaux et ces idées reçues auxquelles on est censé correspondre ? »


Ainsi, le monologue est à envisager comme une reconquête. Une reconquête de l’autre aussi bien que de soi-même. Le sujet n’est pas nouveau, mais, pour parler de l’amour tel qu’il se vit au XXIe siècle, l’auteure adopte un ton qui n’est pas banal, loin de toute complaisance et de toute mièvrerie. « C’est onirique et poétique, mais aussi décalé, imagé, plein d’humour et d’autodérision. J’espère que les gens vont réfléchir, mais aussi qu’ils vont beaucoup rigoler. Le solo est bien entendu ancré dans mon histoire, dans mon parcours, dans mes deuils amoureux, mais je dois dire que, pendant les quatre années qu’a duré l’écriture, au fil des versions et des résidences, j’ai pris une distance considérable avec le point de départ. C’était fondamental pour moi de décoller de la réalité, de transcender l’anecdote, d’éviter la passivité et le ressassement. J’ose croire que j’y suis arrivée. »


 

Collaborateur