Partition pour deux danseuses nues

Pierre Antoine Lafon Simard dévoile aux spectateurs de la métropole une première mise en scène.
Photo: Marie-Hélène Tremblay - Le Devoir Pierre Antoine Lafon Simard dévoile aux spectateurs de la métropole une première mise en scène.

Pierre Antoine Lafon Simard est artiste associé au Théâtre du Trillium, la compagnie dirigée à Ottawa par Anne-Marie White, celle à qui l’on doit notamment Écume et Déluge. En tant que créateur, le jeune homme est le fruit des riches séjours d’études et de travail qui l’ont mené d’Ottawa à Toronto en passant par Québec et Montréal. Ces jours-ci, il dévoile aux spectateurs de la métropole une première mise en scène, celle d’un texte de la poète et slameuse Marjolaine Beauchamp intitulé Taram.


La production, qui dépeint « la tragédie intérieure d’une femme et son double », est née d’une volonté d’offrir une scène de théâtre à la poésie de Beauchamp, une langue brute en même temps que soignée. « Il est nécessaire d’assumer une dose d’impressionnisme, explique Lafon Simard, autrement dit d’accepter que le rapport à la situation ou à la fable soit moins important que dans un théâtre conventionnel. En somme, l’écoute est accidentée. Il faut effectuer un certain travail. Cela dit, il y a tout de même quelque chose de concret dans cette partition. On n’est pas dans les limbes. On trouve des fragments d’histoire, un emplacement géographique, un milieu social, une actualité, et, bien qu’ils soient insaisissables, polymorphes, on a bel et bien affaire à deux personnages. »

 

Deux femmes


L’action de cette suite de monologues poétiques de facture plus performative que théâtrale est campée dans un bar de danseuses nues situé à Notre-Dame-du-Laus, une petite municipalité des Laurentides. Qui sont les deux femmes qui prennent la parole ? L’une, jouée par Micheline Marin, a la cinquantaine. L’autre, incarnée par Marjolaine Beauchamp elle-même, a la vingtaine. Est-ce une mère et sa fille ? Deux amies ? Deux amantes ? Une seule et même femme à deux âges de sa vie ?


« Le spectacle joue de cette ambiguïté, explique le metteur en scène. On ne connaîtra jamais la nature exacte du lien qui unit ces deux femmes. C’est une manière de faire entendre la poésie plus que le poète, de dépasser le témoignage ou la confession pour rendre justice à une région, à une terre, à un type de gens, mais surtout à une langue. Une langue singulière, assez crue, parsemée de régionalismes et d’anglicismes. Une langue musicale qui emprunte au joual, mais d’une manière et selon une structure quasi classique, au sens où elle est rythmée, parsemée d’allitérations et de métaphores, dotée d’une certaine noblesse. »


Pour Pierre Antoine Lafon Simard, qui n’a cessé de peaufiner le spectacle depuis sa création en 2011, il était impossible d’approcher le texte autrement que d’un point de vue esthétique. Pas question de s’aventurer plus avant dans les thèmes de la misère sexuelle, affective et intellectuelle. Pas question de défendre une théorie ou une autre sur l’exploitation sexuelle ou le travail du sexe. L’essentiel était de dénicher la forme, le socle qui convienne à la partition.


« Pour un garçon comme moi, c’est-à-dire de bonne famille, il serait prétentieux de croire que je peux dire quelque chose de hautement pertinent sur la réalité de deux danseuses nues toxicomanes d’une petite ville excentrée. Mon boulot, ici, c’est d’abord et avant tout de faire entendre le magnifique texte de Marjolaine, de le faire résonner. Le vecteur, celui qui s’est imposé pour rester dans l’humanité de la partition, c’est-à-dire pour éviter de trop l’intellectualiser, ou encore de sombrer dans le pathos, c’est la musique. » C’est pourquoi on trouve sur scène, en interaction véritable avec les deux comédiennes, les musiciens Olivier Fairfield et Pierre-Luc Clément.


Manifestement, le metteur en scène est à ranger du côté des artistes qui pensent, de ceux qui analysent et décortiquent leur démarche, de ceux qui prennent plaisir à réfléchir sur la pratique théâtrale au sens large. « Mon théâtre est extrêmement épuré. Chaque objet sur le plateau, chaque geste est essentiel. Il n’y a rien de décoratif. Pour moi, il faut que le spectacle soit aussi imparable intellectuellement qu’en ce qui concerne les affects. Se justifier comme artiste, ce n’est pas seulement se vider les tripes. Il faut que la représentation soit le fruit d’une réflexion, le fruit d’une distillation intellectuelle. Je dois avouer que je suis très content de débarquer à Montréal avec une création qui soit à ce point représentative de mon univers. »

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