Mettre en chair

Julie de Lafrenière (à gauche) laisse voir petit à petit la sensibilité de son personnage.
Photo: Yanick McDonald Julie de Lafrenière (à gauche) laisse voir petit à petit la sensibilité de son personnage.

En janvier 2011, l’acteur Sébastien David effectuait une entrée dramaturgique assez fracassante en montant son propre diptyque En attendant Gaudreault précédé de Ta yeule Kathleen. D’un réalisme social assez cru, la proposition se voyait magnifiée par un travail très précis sur la langue et le souffle. Nous avions là, sans aucun doute, une nouvelle voix forte.

Talent d’écriture confirmé par Les morb(y)des, oeuvre attendue qui dépeint elle aussi le quotidien de personnages désoeuvrés qui, pour s’arracher à une vie morne, vont céder à de mystérieuses pulsions qui les feront basculer ici dans un onirisme plutôt inquiétant. David a laissé le soin à Gaétan Paré de mettre en scène la pièce sur les planches du Théâtre de Quat’Sous, lui qui y avait également monté Faire des enfants d’Éric Noël la saison dernière.


Le texte des Morb(y)des constitue un squelette singulier, tout en saillie de phrases courtes qui suggèrent un rythme assez tranchant. Sa mise en chair par Paré, plutôt que d’en souligner cette morphologie particulière, insiste davantage sur la matérialité des corps et les aspects outranciers ou sordides du monde ici dépeint. Ce qu’on y perd en poésie ne m’a pas semblé tout à fait comblé par la construction d’un univers qui se veut hypnotisant ni par la grande caractérisation des personnages.


Cette vision du metteur en scène se traduit notamment par un environnement scénique assez chargé, à commencer par la scénographie imposante (Mylène Chabrol), dont les personnages peinent à s’échapper, avec ses murs kitschement ornés de fleurs et son divan de cuir comme trône central. On comprend la force attractive dudit meuble où siège en permanence Sa Soeur, une ogresse dont les principales activités se résument à manger mal, regarder Drôles de vidéos et rabaisser sa cadette Stéphany au physique également ingrat.


Cette dernière ne se résout pas pour sa part à rester terrée dans leur demi-sous-sol ; pour s’en arracher, elle cultive et partage avec une communauté virtuelle une obsession morbide pour le tueur en série qui rôde dans les ruelles, la nuit. En compagnie d’un jeune homme étrange habillé en scout, membre du même club de « freaks », elle décide d’affronter en quelque sorte le réel pour se poster sur le chemin de l’assassin, s’espérant choisie, désirée, prise.


Force de la nature, Kathleen Fortin domine la représentation de la même manière que son personnage représente une sorte de socle indélogeable de misère résignée. L’auteur lui-même, en faux scout inquiétant, rend justice à son écriture grâce à un ton laconique qui fait froid dans le dos. Disposant de peu d’espace pour développer ce qui apparaît pourtant comme le rôle principal, Julie de Lafrenière parvient petit à petit à donner à voir la sensibilité d’une âme qui espère déjouer, à sa drôle de manière, les déterminismes socio-économiques afin de donner forme à ses rêves.


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