Quand Jocaste se révèle

Louise Marleau joue une Jocaste sensuelle.
Photo: Yves Renaud Louise Marleau joue une Jocaste sensuelle.

Nancy Huston, dans ses plus récents écrits, notamment dans Reflets dans un oeil d’homme, fait le procès des théories constructivistes qui nient la différence biologique entre les sexes et prétendent que le fait d’être homme ou femme n’est que le résultat d’une construction culturelle. Ainsi, quand elle décide de donner la parole à Jocaste, mère et femme d’Oedipe, qui ne s’exprime guère dans les pièces de Sophocle, elle la fait parler de sa féminité en insistant d’abord sur l’expérience de la maternité, puis sur les élans amoureux qui l’ont unie à son bel Oedipe.

Passion charnelle et bonheur d’être mère sont autant de sujets sur lesquels Jocaste s’étend en insistant sur leur caractère inné chez la femme, mais elle ne sombre jamais dans le pur déterminisme biologique. Nancy Huston, en quelque sorte, tente de concilier les positions. Sans nier les différenciations biologiques entre les hommes et les femmes, elle ne s’y bute pas comme à une fatalité et en fait plutôt le point d’appui d’une pensée émancipée, dans laquelle l’identité féminine, toute biologique soit-elle, ne demande qu’à être transcendée, fortifiée, et libérée de ses chaînes.


Ainsi, Jocaste dira que « nous sommes avant tout ce que nous faisons » et que, si elle croit à l’importance des liens du sang, elle a aussi été la mère de l’enfant d’une autre, en raison de l’amour qu’elle lui porta. C’est cette facette de son discours qui est la plus audacieuse : elle la mènera à avouer qu’elle a toujours su qu’Oedipe était son fils et qu’elle ne se considère pas comme sa véritable mère, ne l’ayant pas élevé. Pas d’inceste à ses yeux : Oedipe fut le grand amour de sa vie, et rien d’autre ne lui importe. Il faut l’entendre en faire la démonstration de manière touchante et convaincante, dans la voix d’une Louise Marleau sensuelle, en pleine possession de ses moyens, même si elle n’arrivera pas à en convaincre le pauvre Oedipe (Jean-Sébastien Ouellette), qui ira bel et bien se crever les yeux.


Jocaste impénitente


Femme de caractère, Jocaste se soucie peu de la loi des Dieux et fait fi du pouvoir des hommes, comme le fera plus tard sa fille Antigone (Marianne Marceau), avec qui elle partage un comportement rebelle (ce qui donne lieu à un très beau dialogue mère-fille). On se demande un peu, toutefois, ce que viennent faire dans la mise en scène cérémonieuse de Lorraine Pintal les frères Polynice et Étéocle (Hubert Proulx et Éric Robidoux), dont le rôle au sein de cette famille incestueuse n’est jamais réellement abordé et dont les chorégraphies guerrières, dans l’eau, semblent tout à fait décalées et même inutiles.


Plus fécondes sont les interventions du coryphée interprété par Hugues Frenette, qui observe l’action d’un oeil amusé et propose des parallèles moqueurs avec la psychanalyse, qui a récupéré le mythe d’Oedipe et en a souvent réduit les enjeux.