Théâtre - À l’envers du monde

Photo: Jaka Ivanc

C’est un phénomène, ce Duda Paiva ! À sa deuxième visite à Montréal, après avoir présenté Angel en 2009 à La Chapelle, l’ex-danseur contemporain devenu l’un des artistes les plus avant-gardistes du théâtre de marionnettes européen gagnera assurément de nouveaux (et nombreux) adeptes chez nous. Son théâtre de marionnettes dansé réinvente le rapport entre le corps humain et la marionnette : il crée des ballets virtuoses dans lesquels il fusionne (littéralement) avec ses charmants personnages de mousse.

Ode aux marginaux et regard lucide sur une société en pleine crise sociale, où se creusent toujours davantage de nombreuses inégalités, Bastard est un spectacle poétique et engagé, traversé d’une sensualité décalée. Malgré une dramaturgie peu élaborée, dont les revirements dramatiques sont un peu plaqués, le charme opère et les images s’imprègnent : de quoi réfléchir longuement à l’atmosphère de dépotoir de fin du monde dans laquelle Duda Paiva nous entraîne.

Adaptation libre de L’arrache-cœur, de Boris Vian, le spectacle montre l’odyssée d’un élégant dandy (on reconnaît le psychanalyste Jacquemort) dans un monde parallèle, aux lisières de la civilisation, là où la saleté s’exhibe sans complexes. La vieillesse y règne dans une certaine tristesse, dans une sorte de dénuement qui attriste l’œil du dandy en complet-cravate, mais dont il apprendra à apprivoiser les charmes et à comprendre la poésie.
 
Dans un pas de deux avec une vieille dame aux seins rabougris, il connaîtra une sensualité hors-norme, dans laquelle son jeune corps enlace le vieux corps jusqu’à s’y confondre. Même jeu avec un vieil homme frêle, que le psychanalyste épris de jazz et désormais délesté de ses vêtements apprivoisera de manière d’abord hésitante, puis dans un mouvement naturel et fluide.
 
Paiva est un virtuose. Ses marionnettes semblent souvent prendre le dessus sur lui et le manipuler à leur tour, l’entraînant hors de son monde de courtoisie et de snobisme en le trimballant brutalement sur les sols encrassés de leur sombre et bel univers. C’est du grand art marionnettique, mais aussi définitivement le travail d’un danseur doué et méticuleux. Peu bavard, le spectacle mise sur des images fortes et des atmosphères finement travaillées, qui offrent de nombreuses possibilités de lecture même si sa narrativité est anémique.

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Collaborateur