Théâtre - Franchir le miroir linguistique

L’éloquente scénographie de la production Bliss s’organise autour d’un lit - car c’est de drames intimes, exposés publiquement, qu’on se repaît ici - juché sur un podium.
Photo: Jeff Mann L’éloquente scénographie de la production Bliss s’organise autour d’un lit - car c’est de drames intimes, exposés publiquement, qu’on se repaît ici - juché sur un podium.

Cette présentation aux Écuries d’une version anglo-canadienne de la brillante pièce Félicité est en quelque sorte un juste retour des choses. Après tout, le metteur en scène avait choisi une distribution majoritairement francophone pour son spectacle monté dans la Ville reine ! Et d’une certaine façon, ce texte anglais livré avec - pour certains - un accent notable peut renvoyer à Céline, l’icône de la protagoniste…

Rappelons qu’Olivier Choinière a écrit là une oeuvre forte, troublante par son maillage de nos obsessions envers la célébrité glamour et le fait divers sordide (des « monstres et des dieux », résume le communiqué de presse), dont la structure déstabilisante bascule régulièrement entre différentes couches de récits.


L’éloquente scénographie de cette production s’organise autour d’un lit - car c’est de drames intimes, exposés publiquement, qu’on se repaît ici - juché sur un podium. Micro à la main, postée d’abord en dehors de la scène, une solitaire employée de Walmart dirige ses trois collègues (France Rolland, Jean-Robert Bourdage, Trent Pardy) dans un télescopage de fantasmes malsains alimentés par la presse à sensation. Le spectacle, dirigé avec intelligence par Steven McCarthy, rend palpables leur malaise et leur désorientation quand elle intervient pour modifier le script.


Dans mon souvenir, on riait beaucoup lors de la création à La Licorne. C’est un peu moins le cas ici. Peut-être parce que le jeu, bien qu’efficace, perd un peu de son tranchant quand la plupart des interprètes manient une langue seconde (France Rolland, pour une, déploie pourtant une bonne maîtrise). Mais surtout, la production semble moins accentuer l’incarnation des divers personnages (l’entourage de Céline Dion et celui d’Isabelle, une fan victime d’un martyr familial). Très narrative, Bliss offre beaucoup d’espace au spectateur, à son imagination des actes décrits. Et à sa projection.


Tout ça donne un spectacle peut-être moins cinglant que réflexif. Tout en retenue, Delphine Bienvenu compose ainsi une Caro effacée presque au point de l’annihilation identitaire. Comme si on s’était efforcé de rendre ce personnage humilié, qui se projette dans un imaginaire morbide, la plus anonyme possible. Sa position initiale, de dos au-devant de la scène à regarder les autres, la campe dans une posture semblable à la nôtre : celle, voyeuriste, de spectatrice. Un spectacle tissé, comme souvent, des tragédies d’autrui…


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Collaboratrice

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