Théâtre - La fabrication d’un moi grandiloquent

Une pièce d’orfèvrerie, au rythme implacable, portée par cinq comédiens à l’avenant et par une mise en scène délicieusement ironique de Claude Poissant.
Photo: Jérémie Battaglia Une pièce d’orfèvrerie, au rythme implacable, portée par cinq comédiens à l’avenant et par une mise en scène délicieusement ironique de Claude Poissant.

Cinq visages pour Camille Brunelle (paru aux éditions Leméac sous le bien meilleur titre Nous voir nous) ausculte avec une rare précision les mécanismes de fabrication d’un moi grandiloquent sur les réseaux sociaux, avec tout ce que cela implique de mensonge, de narcissisme et d’esprit de compétition. Une pièce d’orfèvrerie, au rythme implacable, portée par cinq comédiens à l’avenant et par une mise en scène délicieusement ironique de Claude Poissant, qui a évité tous les pièges du pathos, sachant garder une distance avec son sujet.

La mise en scène de soi sur les réseaux sociaux, à travers une image surfabriquée de sa personnalité, n’a pas fini d’attirer l’attention des observateurs de tous genres. Des sociologues commencent à développer un appareil critique pour appréhender l’incontournable phénomène, comme Nicole Aubert et Claudine Haroche dans Les tyrannies de la visibilité. Normal que le théâtre s’y intéresse aussi, puisque les codes de la représentation y sont naturellement convoqués. Guillaume Corbeil est toutefois le premier Québécois à transcrire cet univers dans un véritable texte dramatique : les autres essais du genre ayant été le fruit d’une démarche d’écriture scénique (je pense notamment aux spectacles Éponyme (fake- fiction) et Le iShow).


« Moi qui embrasse Camille Brunelle. » Empruntant presque toujours la même forme, de courtes phrases lapidaires se succèdent dans la partition de Corbeil, empruntant les voix de cinq personnages anonymes, réduits à des figures dont l’identité réelle a été anéantie par une construction virtuelle. Les énoncés, d’abord, semblent interchangeables, exposant des références culturelles de bon goût et construisant le résumé fragmentaire d’une soirée en boîte, documentée à la seconde près.


Puis, la machinerie s’emballe dans une progression dramatique implacable, qui expose un inquiétant tissu de mensonges et dévoile une puissante détresse. Si le texte puise ici et là dans des clichés (prostitution, drogue, sévices sexuels), jamais la pièce ne se transforme en plainte. Corbeil ne perd pas de vue son propos : la fabrication d’un spectacle de soi, peu importe quels mensonges se cachent derrière cette mascarade.


La direction d’acteurs de Claude Poissant met cela en relief par l’entremise d’un jeu distancié et ironique, s’appuyant sur une rythmique calculée et sur une apparente désinvolture du corps. En arrière-scène s’alignent des photos de ladite soirée en boîte, progressivement perverties par l’apparition d’images moins flatteuses, qui exposent brillamment la mécanique de la fabrication d’un mensonge.


Malgré le portrait sombre qui émane de la pièce, l’auteur aménage aussi des moments de tendresse et de réelle communication, où l’on entrevoit les possibles bienfaits de l’interaction virtuelle. Ça ne dure qu’un court temps, mais la nuance est importante et contribue à étoffer la réflexion.


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Collaborateur