Sébastien David ausculte les corps atypiques

Le texte de Sébastien David s’inscrit dans le prolongement du premier, le remarqué En attendant Gaudreault précédé de Ta yeule Kathleen.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Le texte de Sébastien David s’inscrit dans le prolongement du premier, le remarqué En attendant Gaudreault précédé de Ta yeule Kathleen.

Sébastien David entame une résidence de trois ans au Théâtre de Quat’Sous avec Les morb(y)des, sa deuxième pièce. Le texte, qui s’inscrit dans le droit prolongement du premier, le remarqué et remarquable En attendant Gaudreault précédé de Ta yeule Kathleen, a été écrit pour deux comédiennes tout en rondeurs, Julie de Lafrenière et Kathleen Fortin. C’est Gaétan Paré, de retour au théâtre de l’avenue des Pins après avoir créé Faire des enfants, la pièce d’Éric Noël, qui signe la mise en scène.


« J’ai écrit cette pièce à partir de l’image de Julie et Kathleen, précise Sébastien David, et non pas en m’inspirant de leurs vies ou de leurs histoires. Je n’ai même pas discuté de la question du corps avec elles. Je trouvais ça important de ne pas le faire. En fait, je n’ai pas un seul instant eu l’intention d’écrire à propos de l’obésité. Ce qui m’intéressait, c’était le défi qui se pose à ceux qui vivent avec un corps atypique. Cette fois, j’ai pu écrire dans la plus grande liberté, en renonçant souvent à réfléchir à des solutions scéniques et en m’éloignant plus encore qu’auparavant de toute forme de psychologisme. À cause de sa capacité à prendre des risques, à cause de son esthétique forte, et de l’aspect franchement visuel de son travail, je savais que Gaétan était la bonne personne pour mettre en scène cette pièce. Je savais qu’il allait grandement bonifier l’expérience, magnifier les situations. »


L’auteur résume ainsi l’intrigue de sa pièce : « Dans un demi-sous-sol de l’est de la ville, deux soeurs vivent ensemble alors qu’elles n’ont rien en commun, sinon la lourdeur de leur corps obèse. Stéphany lutte contre l’inertie sur un vélo stationnaire alors que Sa Soeur [c’est le nom du personnage] reste évachée devant la télévision. Dehors, dans les ruelles, des corps de prostituées sont retrouvés charcutés. Ces meurtres, ainsi qu’une étrange communauté virtuelle, un scout énigmatique et un chanteur populaire, viendront bouleverser leur vie immobile. » On peut difficilement en dire plus sans en dire trop. Rappelons simplement que la réalité est plus compliquée qu’elle en a l’air et la vérité, rarement unique.

 

Réalisme poétique


Pour ainsi dire affranchi des préoccupations de la mise en scène, Sébastien David s’est donné la permission d’insuffler une plus grande part de poésie, pour ne pas dire de fantastique, au réalisme qui lui est normalement si cher. « J’ai vite compris que c’était la forme qui servirait le mieux mon propos, précise l’auteur. Autrement dit, c’est ma réflexion sur la perception du corps, la nôtre aussi bien que celle des autres, qui m’a entraîné dans ces zones plus symboliques. Je dois admettre que je n’ai pas lutté très fort, parce que tout en étant attaché au réalisme, affairé à dépeindre un milieu populaire, à donner une voix à ceux qui n’en ont pas, j’adore aussi quand la théâtralité est exacerbée, quand on quitte le domaine du plausible. »


La langue que David donne à ses personnages est remplie d’humour, une savoureuse dérision qui offre le moment venu un redoutable levier au tragique. Bien qu’elle soit malade, atrophiée, constellée de références à certains des plus abrutissants emblèmes de notre culture populaire, la parole semble toujours en quête de beauté. Comme si elle cherchait à traduire dans son rythme et son lexique un rapport au monde, une condition humaine, l’inertie et le mouvement, la détresse en même temps que l’aspiration à quelque chose de plus grand.


« La pièce a quelque chose de pessimiste, reconnaît l’auteur. Plus que la précédente en tout cas. Mais il y a des tas de paradoxes dans l’histoire de ces deux filles qui peinent à trouver une place pour leurs corps dans l’univers. Il y a de l’ombre, de l’horreur même, mais je pense qu’il y a aussi de la lumière. Elles passent sous nos yeux par différentes étapes qui vont de la haine de soi à la sublimation. Elles veulent vivre, être touchées, qu’on entre en contact avec elles, réellement ou virtuellement, que ce soit par l’intermédiaire d’un ordinateur, d’une télévision ou même d’un couteau. On peut dire en somme que la pièce se déroule dans le décalage entre le corps et l’esprit, un décalage avec lequel on doit tous composer, et ce peu importe notre indice de masse corporelle. »


 

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