Alexis Martin à contre-courant

La pièce Les chemins qui marchent aborde le « récit national » à travers les cours d’eau, qui furent d’abord « les seules voies d’accès au territoire », explique l’auteur et acteur Alexis Martin.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir La pièce Les chemins qui marchent aborde le « récit national » à travers les cours d’eau, qui furent d’abord « les seules voies d’accès au territoire », explique l’auteur et acteur Alexis Martin.

Depuis qu’il a entrepris sa trilogie L’histoire révélée du Canada français, 1608-1998, Alexis Martin se réveille souvent la nuit, en songeant aux éléments qu’il a dû laisser de côté, aux angles qu’il aurait pu privilégier. « C’est frustrant, il y a tellement de choses intéressantes ! La difficulté a été de faire des choix. »

Une histoire passionnante que les Québécois méconnaissent pourtant grandement. Le dramaturge y voit le « symptôme d’un peuple conquis, en déni de lui-même ». Et à la différence du théâtre anglophone, le francophone n’a guère de tradition de dramaturgie historique. « Comment expliquer qu’aussi peu de pièces aient été écrites autour de cette matière si riche ? Pour moi, le théâtre est fait d’antagonismes. Et l’histoire en est pleine. Elle est dramatique, en partant. »


Dans Les chemins qui marchent, deuxième volet de sa saga, elle est aussi… musicale. Alexis Martin a écrit 20 chansons, mises en musique par Anthony Rozankovic. « On est presque dans du théâtre musical. Jamais on n’a fait ça au NTE ! » Une musicalité qui veut faire écho à la thématique : la pièce aborde le « récit national » à travers les cours d’eau, qui furent d’abord « les seules voies d’accès au territoire. Les Français ont adopté rapidement le mode amérindien de déplacement. Les rivières vont devenir les vecteurs principaux de la guerre et du commerce ».


Aujourd’hui, l’eau est aussi un enjeu environnemental, et le spectacle déborde le cadre historique pour faire allusion au « saccage de la biosphère. L’histoire, c’est aussi tous les sédiments qu’on laisse derrière nous. Cette pollution finit par nous rattraper ». L’un des sketchs imagine ainsi, pendant la crise du verglas, un ingénieur de l’usine d’épuration des eaux usées de Montréal - « une usine incroyable, la quatrième plus grande au monde ; on s’y croirait dans un film de science-fiction » - découvrant dans l’eau une molécule qu’il soupçonne de provoquer de l’amnésie chez les gens…


Cette mémoire effacée renvoie aussi aux Amérindiens. Ils sont très présents dans une pièce qui comporte, selon l’auteur, une tentative « de réparation par rapport à une mémoire qu’on a beaucoup occultée. Les comédiens qui jouent les Montagnais parlent vraiment innu. C’est au fond la première langue du Québec ! On l’oublie souvent, mais ils ont été nos alliés jusqu’à la Conquête. Et à travers les Autochtones, on traite de notre position face à la nature. Il y a eu un choc des mentalités entre eux et les Européens, qui avaient une tout autre conception du territoire ».


La connaissance de cette histoire est d’autant plus utile que nos « cousins amérindiens » nous offrent un « miroir, à peine déformé, de ce que nous sommes. Dans ce statut de culture fragile, menacée. Le grand anthropologue Rémi Savard a dit cette chose magnifique : le jour où la culture amérindienne va disparaître, on va vraiment être seuls en Amérique… ».

 

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