Faire de sa vie un spectacle perpétuel

Il faut savoir qu’avant même de lire la pièce de Guillaume Corbeil (à droite), Claude Poissant avait sondé le potentiel dramatique des réseaux sociaux.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Il faut savoir qu’avant même de lire la pièce de Guillaume Corbeil (à droite), Claude Poissant avait sondé le potentiel dramatique des réseaux sociaux.

En 2012, une étude réalisée dans une université de Chicago sur des individus âgés de 18 à 25 ans révélait que la dépendance induite par les réseaux sociaux numériques était plus forte que celle liée au tabac ou à l’alcool. Le phénomène, qui a d’ores et déjà engendré nombre d’essais, mais aussi des romans et des films, commence enfin à s’inviter au théâtre. Avec Cinq visages pour Camille Brunelle, sa pièce de finissant à l’École nationale, Guillaume Corbeil a voulu cristalliser l’essence de la construction identitaire des jeunes adultes à l’ère de Facebook.


Toujours à l’affût des formes nouvelles, le metteur en scène Claude Poissant, codirecteur artistique du Théâtre PÀP, n’a pas hésité à s’approprier la partition. « Ce que j’ai aimé dès le départ, avant même de procéder à de réelles fouilles sur les avenues et les couches de sens à explorer, c’est la manière, le traitement, la forme d’écriture, la proposition claire, singulière et en quelque sorte provocante. Les réseaux sociaux me fascinent. Il arrive même qu’ils me bouleversent. Pas parce qu’ils m’autorisent à me faire voir ou entendre, mais bien parce qu’ils me donnent accès à l’intimité des gens, ou plutôt à ce que le psychiatre Serge Tisseron appelle l’extimité : un désir de rendre certains aspects de soi visibles au plus grand nombre. »


Il faut savoir qu’avant même de lire la pièce de Corbeil, Claude Poissant avait sondé le potentiel dramatique des réseaux sociaux. « J’avais commencé à m’intéresser à ces fragments de discours comme matière théâtrale en 2011, à l’occasion d’un laboratoire que j’ai dirigé au Théâtre français du CNA, un atelier qui a permis de jeter les bases de ce qui allait devenir iShow, une création collective sur la rencontre virtuelle qui a été présentée à l’OFFTA en 2012 et qui est reprise ces jours-ci à l’Usine C. Il y a plus d’un milliard d’utilisateurs de Facebook sur la planète. On a nécessairement affaire ici à une nouvelle façon de penser et de traduire le réel. Disons qu’il commence à être temps qu’on fasse des spectacles sur le sujet ! »

 

Un sentiment d’urgence


Guillaume Corbeil est passé par une démarche citationnelle avant de comprendre qu’il lui fallait plutôt évoquer les médias sociaux et leur utilisation sans repiquer directement des statuts, gazouillis et commentaires mémorables. « Au départ, je pensais ne rien écrire moi-même, juste faire du copier-coller et assembler des captures d’écran. J’ai vite compris que c’était impossible, pour la simple et bonne raison que je cherchais à dresser un portrait nuancé du système. Je voulais faire mieux que la dérision et le mépris. C’est-à-dire que je comptais rendre justice à la manière complexe dont nous façonnons nos identités sur les réseaux sociaux, dont nous inventons une nouvelle réalité qui s’abreuve frénétiquement au réel, mais tout ça dans le but d’enfin exister dans le regard de l’autre. »


Il était par conséquent crucial pour l’auteur d’éviter l’anecdote, de s’éloigner de tout ce qui pourrait s’apparenter à un calque. « Il fallait que je dépasse le matériau, que je le transcende, mais tout en traduisant clairement son esprit et sa forme. En tout cas, c’est le défi que je me suis donné. J’ai écrit en ayant la conviction qu’il était nécessaire que cette pièce voie le jour, mais je progressais toujours aussi avec l’impression que quelqu’un d’autre aurait dû le faire ou allait le faire avant moi. C’est une des rares fois où je peux dire que j’ai eu à composer avec quelque chose comme un sentiment d’urgence. »

 

Des porte-parole


Les jeunes gens incarnés par Julie Carrier-Prévost, Laurence Dauphinais, Francis Ducharme, Mickaël Gouin et Ève Pressault n’ont pas de noms. Mais il leur arrive d’être hantés par l’absente qui, elle, a droit à un nom : Camille Brunelle. Les protagonistes sont en quelque sorte des archétypes, des individus emblématiques de leur génération, dont l’existence repose sur un véritable système solaire de références culturelles et commerciales.


« À mes yeux, ce sont des voix, des interprètes, des passeurs, des émissaires, les porte-parole de quelque chose de plus grand qu’eux, explique Corbeil. Je tenais à ce que le spectateur ne les condamne pas. Je voulais qu’il demeure possible de s’identifier à eux. S’ils existent, tout comme la pièce elle-même, c’est pour formuler un constat, rendre compte d’une réalité, pas pour prescrire des comportements ou donner des solutions. »


 

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