Théâtre - Un imaginaire thérapeutique

Retrouvant l’enfant inventive qu’elle était à l’époque de la séparation de ses parents, la petite Emma (Marie Bernier) se souvient du monde parallèle qu’elle s’était alors créé.
Photo: Michel Pinault Retrouvant l’enfant inventive qu’elle était à l’époque de la séparation de ses parents, la petite Emma (Marie Bernier) se souvient du monde parallèle qu’elle s’était alors créé.

« Quand je suis née, j’avais deux parents. Mais un jour, ils se sont divisés, et ensuite, ils se sont multipliés. Ils sont devenus trois, puis quatre, puis cinq. J’ai eu tout un troupeau de parents qui se sont regroupés pour former des clans. » C’est avec ces mots que commence Petite vérité inventée, d’Érika Tremblay-Roy, qui aborde, dans une langue imagée et fluide, la réalité des familles éclatées. La mise en scène de Gill Champagne accompagne cette douce prose en transformant la scène en terrain de jeu, les objets et les meubles se métamorphosant constamment dans un étonnant foisonnement de symboles.

Évitant d’infantiliser ses spectateurs, l’auteure propose aux enfants de 6 à 10 ans un texte d’une belle poésie, faisant confiance à leur imaginaire tout en aménageant des espaces de réflexion pour les adultes. Le personnage principal navigue de ses souvenirs d’enfance jusqu’à ses actuels dilemmes, alors que, devenue mère, elle est sur le point de faire éclater à son tour le nid familial qu’elle s’était juré de garder intact. Retrouvant l’enfant inventive qu’elle était à l’époque de la séparation de ses parents, elle se souvient du monde parallèle qu’elle s’était alors créé. Autour du canapé rouge de son enfance, son père réel (Normand Poirier) se transforme en papa-clone, pendant qu’un père imaginaire continue d’évoluer dans son quotidien. Traficotant la réalité pour ne pas perdre pied, la petite Emma (Marie Bernier) confond le vrai et le faux et entrecroise sa vie réelle et sa vie imaginaire. Ses mascarades, petit à petit, la guérissent et lui permettent de continuer d’avancer.


Petite vérité inventée est une fable sur le pouvoir de l’imaginaire pour survivre à une situation difficile, mais elle exprime aussi la nécessité d’utiliser la fiction comme un miroir du réel ou comme une manière d’appréhender le monde tangible. Pour enfin accepter le divorce de ses parents, Emma devra se montrer capable de quitter l’imaginaire et de voir dans l’épreuve qu’elle traverse un épisode constructif. Pour évoquer cette évolution, le texte s’ancre dans la symbolique de l’envol du papillon, s’appuyant aussi sur l’image de l’oisillon qui quitte son nid. Une poésie simple, mais intelligente, évocatrice et ludique.


L’ensemble de l’oeuvre de Gill Champagne est fait d’une théâtralité artisanale et poétique : il sait faire se rencontrer des mondes très variés dans des scénographies multiformes, où des objets sont déplacés, déconstruits et reconfigurés. Ici, le canapé devient porte, cabane ou voiture, et une lampe sur pied se transforme en constellation. Sans quitter le réconfortant foyer familial, la petite Emma voyage dans les mondes possibles et y trouve un refuge pour se protéger des blessures de l’éclatement familial. Du beau travail.


***
 

Collaborateur