Théâtre - À la poursuite de l’utopie

Voici un spectacle qu’il ne faut pas rater, dont la dernière représentation en sol montréalais a lieu ce vendredi et réservera, comme chaque soir, son lot de surprises : le collectif Gob Squad est l’une des troupes européennes réussissant le mieux à intégrer le public à son travail et à provoquer sur scène une rencontre entre des spectateurs sélectionnés sur le volet.


Courant le risque de la spontanéité, quelques membres du public sont invités à remplacer les acteurs. Ils sont guidés par des indications scéniques claires, mais sont toujours porteurs de leurs propres affects - ce qui crée une fascinante étrangeté. Il y a là de quoi s’interroger sur les rôles sociaux que nous jouons, volontairement ou contre notre gré, alors que ces spectateurs sont parachutés dans une reconstitution du film Kitchen d’Andy Warhol.


Ce film expérimental, réalisé en 1965 et porté par une ambiance de liberté et de sensualité, représente aux yeux des acteurs allemands et britanniques de Gob Squad la quintessence de l’authenticité, de l’instantanéité et de l’esprit libre des années 1960. Dans un décor caché derrière un immense écran, ils en rejouent les moments-clés tout en y projetant leurs propres personnalités et en mettant l’oeuvre en question pour en saisir l’héritage. Leur reconstitution nous parvient sur l’écran, en noir et blanc, avec ses silences planants et son rythme langoureux, sur fond sonore pop rock psychédélique. Du cinéma en direct, réalisé de manière particulièrement jouissive.


À cause du jeu d’intertextualité entre le film original et sa copie, entre les acteurs originaux et leurs doubles (eux-mêmes remplacés par des inconnus), la pièce propose une autopsie du faux-semblant et met en question la perte de l’authenticité dans un monde d’autoreprésentation et de médiatisation excessive de soi. Et ce, non sans cultiver certains paradoxes : la caméra crée une image gonflée de chacun mais contribue à installer l’intimité propice à une authentique révélation de soi.


La libération des moeurs, l’obsession d’une vie vécue dans la fureur de l’instant et le désir d’un monde mû par une vision philosophique et humaniste sont les autres utopies auscultées par ce spectacle en forme de film, dans lequel l’idéalisme d’antan est débroussaillé et confronté à l’ici-maintenant. Et si ces utopies, avec l’hédonisme et les excès festifs qu’elles comportent, n’avaient été que la porte d’entrée vers un individualisme crasse et une perte de repères généralisée ? L’optimisme est-il encore possible ? Et la réinvention ? Les questions demeurent ouvertes.


 

Collaborateur