Les deux printemps d’Olivier Kemeid

En 2008, Olivier Kemeid est allé en Égypte pour la première fois. Il a pu rencontrer les rares membres de sa famille qui y sont restés.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir En 2008, Olivier Kemeid est allé en Égypte pour la première fois. Il a pu rencontrer les rares membres de sa famille qui y sont restés.

En 2007, dans son adaptation de l’Énéide de Virgile, Olivier Kemeid évoquait avec beaucoup de pudeur l’histoire de son grand-père, un Égyptien d’origine libanaise, chrétien et francophone, ayant quitté Le Caire pour le Québec en 1952, juste après la révolution qui a mis fin à la domination anglaise. Pour écrire Furieux et désespérés, la pièce qu’il met en scène ces jours-ci au Théâtre d’Aujourd’hui, le créateur dans la trentaine s’est décidé à explorer sans détour les tenants et les aboutissants de cet exil qui, en fin de compte - et qu’il le veuille ou non -, le constitue.

En 2008, Olivier Kemeid est allé en Égypte pour la première fois. Il a pu rencontrer les très rares membres de sa famille qui y sont restés. Ce voyage, même son père, qui avait six ans à son arrivée au Québec, n’a jamais osé l’entreprendre. À son retour, l’homme de théâtre commence à écrire Furieux et désespérés. « C’est de loin ma pièce la plus personnelle, lance-t-il. J’ai l’impression que c’est un peu le troisième volet d’une trilogie de l’exil amorcée avec l’Énéide et Moi dans les ruines rouges du siècle. Dans le premier chapitre, j’avais l’aide de Virgile. Dans le deuxième, j’avais le prétexte, mais aussi la responsabilité de rendre justice à l’extraordinaire histoire de Sasha Samar. Cette fois, il n’y a plus d’intermédiaire, c’est à moi de m’investir, intimement et pour de bon. Il y a longtemps que je voulais écrire franchement sur le sujet. J’ai repoussé ça, remis à plus tard ; mais après le voyage, ce n’était plus possible. »


Le voyage comme déclencheur


Au Caire, Olivier Kemeid a rencontré Béatrice, sa tante, qui a vécu la transition d’un ancien monde aristocratique, dominé par les forces impériales européennes, à un nouvel ordre nationaliste, autonomiste, détaché de l’Europe. Dans la pièce, Olivier est devenu Mathieu, le personnage incarné par Maxim Gaudette. « Le voyage est un déclencheur, précise l’auteur. Il y a une large part de fiction dans la pièce. Dieu merci, je n’ai pas vécu tout ça ! J’ai vécu certaines choses. Parfois de près. Parfois à distance. Il y a aussi des événements que j’aurais souhaité vivre. Concrètement, j’ai procédé à la jonction de mon voyage en 2008 et des événements de 2011, une révolution que j’ai suivie de très près et qui m’a remué profondément, plus que je ne l’aurais cru possible. Cela dit, bien que je ne cache pas mes sources ou mes origines, on ne nomme jamais la ville ou le pays où est campée l’action. Je serais vraiment très heureux qu’on puisse avoir le sentiment que la pièce se déroule à Tunis ou à Sarajevo. »


Ce qui ajoute au caractère universel de la pièce, c’est sa manière de s’écarter du réel, de s’en affranchir ici et là, notamment en faisant intervenir des personnages improbables, des hommes et des femmes qui paraissent tout droit sortis d’une tragédie grecque. « C’était important pour moi de créer une réalité théâtrale, mythologique, explique Kemeid. La présence du Chauffeur de taxi et du Concierge, et c’est encore plus vrai dans le cas de La Pythie, ça correspond sans doute à ma façon arabe de raconter une histoire. Quand je relate mon séjour en Égypte, j’ai naturellement tendance à accentuer ici et là. C’est mon côté « conte des mille et une nuits », contre lequel, d’ailleurs, j’ai un peu cessé de lutter. »


Mourir pour des idées


Jusqu’où faut-il aller pour défendre ses idées ? Pour faire respecter ses droits ? Pour vivre dans une société où chacun a une chance égale ? Ces questions hantent Furieux et désespérés, et tout particulièrement les personnages de Nora et Eryan, interprétés par Émilie Bibeau et Mani Soleymanlou, des amoureux qui partagent un seul et même combat, et ce, malgré le fait qu’ils appartiennent à deux clans opposés.


Olivier Kemeid regrette amèrement d’avoir été hors du Québec pendant toute cette période que l’on appelle maintenant le printemps érable. « J’ai tout raté. Tout vécu à distance. Et ça m’a fait capoter. Un moment donné, j’ai même failli quitter ma résidence d’écriture en France pour revenir. J’avais l’impression d’un Québec en mouvement, à la croisée des chemins, où la poésie reprenait ses droits. J’ai tout de même pris parti dans le débat, j’ai écrit sur le sujet, mais je me sentais souvent gêné d’intervenir alors que je ne marchais pas dans la rue, que je n’étais pas en train de me battre ou de risquer de me faire arrêter. Je dois dire que beaucoup de Français étaient très émus par le combat mené ici. J’ai même entendu des gens de droite avouer leur admiration pour ces Québécois qui réclamaient une autre société, qui soit clairement distincte des États-Unis. »


Sans tracer de rapports directs entre les événements qui se sont déroulés en Égypte en 2011 et ceux qui ont agité le Québec en 2012, la pièce laissera le spectateur établir des rapprochements. « Il y a des liens, lance Kemeid. Des liens qu’il ne faut pas trop pousser, parce qu’il y a des comparaisons qui sont boiteuses, mais il y a assurément des liens entre le printemps arabe et le printemps érable. Chaque fois, il y a une jeunesse habitée en même temps par la fureur et le désespoir. Chaque fois, il y a cette idée qu’une autre vie est possible. Chaque fois, il y a une génération qui rappelle à une autre qu’elle s’est jadis battue pour des idéaux qu’elle semble avoir oubliés. »









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D’une cuisine à l’autre

Depuis une quinzaine d’années, d’abord grâce à Wajdi Mouawad (Littoral, Incendies, Forêts), puis à des auteurs comme Olivier Kemeid, Mireille Tawfik (Marche comme une Égyptienne !) et Mani Soleymanlou (Un), on commence à voir apparaître ce qu’on pourrait appeler une dramaturgie de l’exil indirect, un théâtre québécois franchement ouvert sur le monde qui est le fruit d’une immigration de deuxième génération. Les personnages de ces pièces, fils et filles d’exilés, ressentent un jour le besoin de faire leurs valises pour renouer avec leurs origines. « En 2008, quand je suis allé en Égypte pour la première fois, toute ma québécitude est remontée à la surface, avoue Olivier Kemeid. Je me suis senti plus Québécois que jamais. »

Ainsi, le fils ou la fille d’immigrant, ou encore celui ou celle qui serait arrivé au Québec en bas âge, aurait l’occasion de donner un sens nouveau à l’identité québécoise. Soyons clairs, la dramaturgie qui en découle n’a rien d’exotique. Pour Olivier Kemeid, ce n’est pas tant une façon de sortir de nos cuisines qu’une façon de rendre justice à tout ce qui se passe vraiment dans les cuisines du Québec en 2013. 

« La porte, c’est encore et toujours Michel Tremblay qui l’a ouverte. Je continue d’avoir le sentiment de me servir de la permission qu’il nous a donnée quand je décris ce qui se passe dans ma cuisine, une cuisine où on trouve du pain pita et du taboulé, où on entend les mots de Germaine et ceux de Mohammed. »