Théâtre - David contre Goliath

La pièce est tirée de l’œuvre de l’auteur sud-africain J. M. Coetzee, qui dénonce sans ambages les dérives du colonialisme.
Photo: Andrée Lanthier La pièce est tirée de l’œuvre de l’auteur sud-africain J. M. Coetzee, qui dénonce sans ambages les dérives du colonialisme.

C’est le grand roman d’un auteur nobélisé, le soliloque d’un homme épris de justice et impuissant devant le spectacle de la haine auquel il a lui-même pris part à plusieurs égards. Waiting for the Barbarians (En attendant les barbares) est une oeuvre universelle, volontairement atemporelle et dénuée de références au vécu même si elle évoque bien sûr les épisodes douloureux de l’apartheid qui ont déchiré le pays de J. M. Coetzee dans les années quatre-vingt.

Alexandre Marine en propose sur la scène du Segal une adaptation nerveuse, qui en reprend la narration de manière parfois plaquée (par des apartés qui cassent un peu le rythme), mais qui réussit à en rendre la tension par des dialogues riches, dont l’architecture exprime éloquemment les relations de pouvoir et de domination entre différentes populations.


Le Segal Centre s’engage ici pour la toute première fois de son histoire dans une coproduction internationale, réunissant de brillants acteurs montréalais et sud-africains dans une pièce d’envergure, qui a beaucoup de souffle et de fluidité, et un brin de sensualité (bien que de manière fort pudique).


Le magistrat (Grant Swanby) entretient une relation ambiguë avec une « barbare ». Envoûtante femme noire, aveugle et blessée, elle appartient à la communauté nomade que le pouvoir ségrégationniste, représenté par le colonel Joll, cherche à réprimer. Déchiré entre son amour du régime et son sentiment d’injustice devant le sort réservé à ces nomades mal-armés et inoffensifs, il sera à son tour répudié par les siens et comprendra que les vrais barbares ne sont pas ceux qu’il croyait. L’oeuvre de Coetzee est une dénonciation sans ambages des dérives du colonialisme et elle expose la manière dont les puissants se construisent de toutes pièces des ennemis à abattre.


Dans l’oeil d’Alexandre Marine, elle devient aussi une fable sur deux visions du monde qui s’opposent. Auprès de sa mystérieuse amante, le magistrat découvre une sensualité qu’il ne soupçonnait pas, se prête à des rituels expiatoires qui le décontenancent et expérimente un nouveau rapport à l’existence. La révélation lui arrive au lit avec la belle, mais aussi dans ses rêves, dans des scènes oniriques où, fidèle à son esthétique habituelle, le metteur en scène fait virevolter les tissus blancs et rouges pour évoquer la passion et le caractère insaisissable du rêve. Il y a dans ce lyrisme chorégraphié quelque chose de profondément kitsch, une représentation très artificielle de l’onirisme, mais il faut bien admettre que Marine orchestre tout cela fort habilement et réussit, même de manière voilée, à montrer la ferveur des sentiments contradictoires qui traversent le personnage.


Plus riches, toutefois, sont les clins d’oeil humoristiques à l’attitude arrogante des hommes de pouvoir. Les hommes d’autorité sont dans cette mise en scène des divas qui multiplient les facéties et les caprices. La critique du pouvoir et de ses insidieux mécanismes se fait donc par l’entremise d’une savoureuse ironie. Fort efficace.