Théâtre - L’union fait la force

Ils sont huit. Ils racontent la mort du petit Edgar. Il y a notamment ses parents, sa grand-mère, la policière qui l’a percuté, l’étranger qui a été témoin de la scène.
Photo: Caroline Laberge Ils sont huit. Ils racontent la mort du petit Edgar. Il y a notamment ses parents, sa grand-mère, la policière qui l’a percuté, l’étranger qui a été témoin de la scène.

Au cours des deux dernières années, Denis Marleau a monté des classiques : Le roi Lear, Agamemnon et Les femmes savantes. Il y a révélé de nouvelles qualités de directeur d’acteurs, dans un registre plus populaire. Le voici maintenant, avec sa comparse Stéphanie Jasmin, en train d’explorer l’écriture de l’Allemande Dea Loher, une dramaturgie plus charnelle, moins cérébrale, puissamment narrative, bien que formellement complexe et très féconde.

Quelque chose se transforme doucement dans la pratique du Théâtre Ubu. D’un théâtre symboliste qui cherchait à interroger les notions d’absence et de présence et à représenter la structuration de la pensée, le duo Marleau/ Jasmin évolue vers une recherche d’équilibre entre le dépouillement scénique et l’exaltation physique, entre la mise en relief du mot et la recherche de la vérité émotionnelle. Le dernier feu, oeuvre chorale qui entremêle les voix de personnages ayant vécu de près ou de loin la même tragédie, leur permet une mise en scène élégante mais viscérale, qui se montre apte à révéler aussi fortement les drames intimes que la purgation collective à travers laquelle ils se déploient, par l’entremise de la narration. On est ici en plein théâtre-récit, ce courant chéri des auteurs allemands, où se manifeste par la parole une mémoire enfouie, laquelle cherche à se révéler pour que guérissent les blessures.


Ils sont huit. Ils racontent la mort du petit Edgar. Il y a notamment ses parents, sa grand-mère, la policière qui l’a percuté, l’étranger qui a été témoin de la scène. Tous, en évoquant le drame, replongent dans leurs propres pertes, de sorte que la tragédie d’Edgar agisse comme un révélateur. Certes, c’est là une manière très allemande : le procédé évoque les stigmates de la Deuxième Guerre mondiale et le devoir de mémoire (ce que les projections en arrière-scène racontent aussi, en emmêlant des croquis et des traits de crayon). Mais la puissance de la pièce réside dans la prise de parole collective, dans la conviction que l’union fait la force. Les passages chantés par Jérôme Minière y contribuent d’ailleurs vivement.


Ce que cette mise en scène réussit aussi très bien, un peu comme l’avait fait Claude Poissant l’an dernier dans Tristesse animal noir, c’est d’installer une tension entre la narration, avec la distance que cela implique, et l’action, avec ce qu’elle comporte de vif et d’impétueux. La distribution, hors pair, donne à cette partition un tempo fiévreux tout en interprétant précisément chaque nuance. Une pièce d’une grande beauté.

 

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