Théâtre - Drames de coulisses

Le protagoniste de Rouge décanté est plongé dans une anesthésie volontaire qui le protège de souvenirs violents.
Photo: Pan Sok Le protagoniste de Rouge décanté est plongé dans une anesthésie volontaire qui le protège de souvenirs violents.

C’est la chronique morcelée de l’amour impossible du fils pour sa mère mise à distance parce qu’à jamais associée à l’horreur d’un camp d’internement pour Occidentaux tenus par les Japonais dans l’Indonésie envahie de la Seconde Guerre mondiale. On découvre un homme plongé dans une sorte d’anesthésie volontaire, faite de pilules et de négation, un abrutissement finalement secoué par la mort de celle qui, quarante ans auparavant, avait tout fait pour protéger sa fille, son fils ainsi que sa propre mère. À la suite du choc causé par le décès, la langue se délie, la mémoire s’ouvre.


Jouée partout dans le monde en quatre langues par l’acteur Dirk Roofthooft depuis la création du spectacle en 2006, Rouge décanté nous revient, un peu plus de cinq ans après sa venue dans le cadre du Festival TransAmériques. Le metteur en scène Guy Cassiers a construit, à l’usage de son remarquable interprète, une vaste chambre d’écho qui donne à voir et à entendre une intimité en lambeaux.


La grande force de Cassiers réside dans une écriture scénique où les procédés les plus simples semblent relever d’un haut degré de sophistication alors que les technologies utilisées - multiples caméras, projections en direct, traitement de l’image, sons amplifiés - se fondent en une organicité surprenante. La pluie coule sur les parois de cette caverne psychique, on entend vrombir les insectes, grogner les bêtes : souvenirs liés aux sens, ceux d’un enfant courant pieds nus dans un charnier où l’on humilie par plaisir.


Le corps suit le même chemin vers l’extérieur. D’abord prostré, physiquement renfrogné, l’acteur se dénoue, adoptant une gestuelle plus nerveuse et juvénile. La scène où le narrateur expose les circonstances ayant mené à la mort de sa grand-mère traverse la chair, ronge les nerfs du spectateur. Sur la vaste scène métamorphosée en petit théâtre intérieur, Roofthooft joue avec maestria la culpabilité mortifère qu’éprouve le grand qui comprend, une fois adulte, qu’il a tout traversé avec l’indolence du petit.


Attrapé à Ottawa il y a dix jours, Rouge décanté s’installera à l’Usine C mercredi, pour trois soirs seulement.


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