Théâtre - Adolescence 2.0

Mikhaïl Ahooja dégage toute l’arrogance voulue en jeune égocentrique sûr de sa supériorité intellectuelle tandis que Stéphanie Labbé adopte le profil de l’ado faussement blasée jusque dans sa posture, dans la pièce Pervers.
Photo: Suzane O’Neill Mikhaïl Ahooja dégage toute l’arrogance voulue en jeune égocentrique sûr de sa supériorité intellectuelle tandis que Stéphanie Labbé adopte le profil de l’ado faussement blasée jusque dans sa posture, dans la pièce Pervers.

L’adolescence était déjà bien assez difficile sans y ajouter toutes les complications reliées à l’Internet. À ce titre, Pervers a des allures de « cautionnary tale » pour la jeunesse, de mise en garde destinée à une époque où la vie privée, telle qu’on la concevait autrefois, n’est plus qu’un doux souvenir, et où la suspicion est généralisée.


Parce qu’il a voulu exposer la paranoïa de sa communauté par rapport à la pédophilie, à la façon dont nos sociétés se transforment vite en tribunal populaire, au mépris de toute présomption d’innocence, un jeune cinéaste en herbe, ambitieux et trop sûr de lui, se retrouve pris à son propre jeu. La fausse rumeur qu’il a, en toute inconscience, chargé sa soeur de répandre va grossir au point de le piéger dangereusement…


Explorant les deux facettes de la médaille, la réalité des cas de cyberintimidation et de sévices sexuels, mais aussi la psychose qu’ils engendrent, Stacey Gregg a mis en place très habilement les éléments de cet engrenage ; le tableau familial et social qui permet à cette dérive de se développer. Sa pièce déploie une tension croissante qui nous rive à nos sièges. Le malaise est palpable lors de l’interrogatoire policier (conduit expertement par Marie-Hélène Thibault), où tous les actes du protagoniste deviennent suspects. Qu’est-ce qui est « normal », qu’est-ce qui est pervers à l’ère Internet, où l’accès à la pornographie est banalisé, l’intimité dévoilée, et la mise en ligne d’autoportraits narcissiques, la norme ? C’est ce genre de questions que pose Pervers, dans une forme simple mais imparable.


L’auteure aussi est retorse, elle qui réserve dans sa manche un élément clé pour comprendre toute l’ampleur du guêpier. Et elle referme tellement bien son piège qu’on risque de se sentir un peu floué par la conclusion, un anticlimax, où on s’en tire par une pirouette arrière. Même si ça n’enlève rien à la pertinence de la démonstration.


À noter la langue familière, et notamment l’idiome des ados, rendue avec véracité par Catherine Léger. Les mots peuvent devenir des pièges incriminants, quand ils sont maniés innocemment par une jeune fille…


Philippe Lambert dirige avec justesse une bonne équipe d’interprètes de la relève. Mikhaïl Ahooja dégage toute l’arrogance voulue en jeune égocentrique sûr de sa supériorité intellectuelle. Sarah Laurendeau est très crédible dans son unique scène. Avec un jeu gros mais efficace, Stéphanie Labbé adopte le profil de l’adolescente faussement blasée jusque dans sa posture.


Il faut aussi compter Micheline Bernard en mère inquiète. Car la pièce traduit également un fossé générationnel, montrant des adultes souvent dépassés devant cette nouvelle « cyber-réalité ».



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