Théâtre - Pour en finir avec les marivaudages

Voici une autre de ces mises en scène convenues d’un texte du répertoire, qui se limite aux évidences et se contente de reproduire l’action dramatique sans la revisiter : un spectacle qui sent la naphtaline à plein nez.

Pourquoi diable croit-on, au théâtre Denise-Pelletier et au sein de la Société Richard III, qu’il faille présenter aux adolescents des classiques dans cette forme muséale, avec un unique souci de lisibilité, sans jamais oser les investir d’un regard particulier, d’une véritable pensée ? Pourquoi faut-il que ne soient dévoilés que les enjeux de base, comme si ces grands textes n’étaient pas assez foisonnants ? Je me l’explique mal. Le théâtre a le devoir de fournir une expérience plus approfondie que ce qu’offre la simple lecture du texte ; il a le devoir de combler les trous de l’écriture dramatique. Qu’il s’adresse ou non à des ados.


Même si les personnages de Marivaux reviennent toujours à l’ordre social normal après leurs travestissements, Le jeu de l’amour et du hasard était certes à son époque un texte avant-gardiste. Les prémisses d’une société individualiste, qui valorise plus que tout la liberté de pensée et d’action, y étaient finement anticipées. La jolie Silvia, féministe avant l’heure, cherche un amour pur, ce que son père, le conciliant Monsieur Orgon, est prêt à lui consentir. Peut-être est-ce en s’appuyant sur cette conviction de la grande modernité du texte que le metteur en scène Carl Poliquin a jugé inutile d’en rajouter.


Acteur ayant lui-même beaucoup joué des textes du répertoire, il a sans doute obéi, sans se poser davantage de questions, au plaisir de donner vie aux personnages savoureux de Marivaux. La pétillante Lisette, servante cabotine mais pleine d’esprit, est en effet un personnage délicieux, de même que le valet Arlequin, inspiré de la tradition italienne, ou le beau Dorante, personnage noble, d’une grande préciosité. Mais cette peinture de caractères, si elle est sympathique, n’est pas suffisante. À la sortie du théâtre, on les a déjà oubliés.


Reste un certain plaisir à observer, d’un côté, les travestissements de Silvia (Agathe Lanctôt) et Lisette (Julie Gagné) et, de l’autre, ceux d’Arlequin (Daniel Desparois) et de Dorante (Guillaume Champoux). À travers leur ballet costumé se joue un conflit entre deux visions de l’amour : celui, pur, raisonné et vif dont rêvent Silvia et Dorante et celui, charnel, ludique et un brin artificiel, dont se réclament Lisette et Arlequin. Une sorte d’affrontement détourné entre raison et passion, malgré les rôles sociaux que chacun joue, dans un costume ou dans l’autre. Bref, du Marivaux.


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Collaborateur