Théâtre - Match nul

H1 (Marc Béland, à droite) et H2 (Vincent Magnat) sont de vieux amis dont l’affection mutuelle va craqueler lorsque le premier cherche à comprendre ce qui, soudain, semble les avoir éloignés.
Photo: Marilène Bastien H1 (Marc Béland, à droite) et H2 (Vincent Magnat) sont de vieux amis dont l’affection mutuelle va craqueler lorsque le premier cherche à comprendre ce qui, soudain, semble les avoir éloignés.

Cette pièce, la plus jouée du théâtre sarrautien, n’avait pas été présentée sur une scène québécoise depuis 1999. Un bonheur rare pour les adeptes de cette dramaturgie de la sous-conversation et du « tropisme », notion inventée par l’auteure pour évoquer les mouvements indéfinissables qui nous poussent à agir.

Le drame, chez Sarraute, repose dans les interstices du langage, dans ces infinis détails de la conversation qui dévoilent par petites touches les plus sourdes angoisses. C’est passionnant, même si cette mécanique obsessionnelle est un peu aplatie par la mise en scène certes très précise de Christiane Pasquier, mais aussi très grave et très sobre, pas toujours assez vive, parfois inapte à exposer la virtuosité du dialogue.


C’est une écriture précise et dense, qui laisse évidemment peu de place à la mise en scène et n’est pas faite pour les créateurs aux gros ego. On comprendra aisément, malgré un léger manque d’éclat, que le spectacle évite le clinquant. Pasquier, comédienne extraordinaire, est habituée à cette rigueur dialogique pour avoir beaucoup travaillé avec Denis Marleau. Elle s’y montre très sensible et orchestre une confrontation précise et délicate, bien que dénuée d’exaltation, entre les comédiens Marc Béland et Vincent Magnat.


H1 (Marc Béland) et H2 (Vincent Magnat) sont de vieux amis dont l’affection mutuelle va craqueler lorsque le premier cherche à comprendre ce qui, soudain, semble les avoir éloignés. Une seule petite phrase, « C’est bien… ça », fracturée par un silence condescendant, est à l’origine de leur différend et les mènera dans un affrontement cruel. Chaque mot est disséqué et pousse l’un et l’autre dans leurs derniers retranchements, là où sommeillent les peurs, les angoisses, les insécurités criantes. H1, homme de la conformité sociale, reproche à H2, artiste raté, de se réfugier dans un monde d’utopie et d’hypersensibilité. Chacun cherche à nier l’autre tout en aspirant à lui ressembler, dans ce qui ressemblera de plus en plus à un combat entre l’ordre et le désordre, ou entre le conformisme et la liberté.


En plus d’opérer un découpage chirurgical du texte pour le faire entendre très distinctement, Christiane Pasquier a commandé à l’artiste visuel Thomas Corriveau des projections animées qui accompagnent le dialogue en proposant des doubles illustrés de H1 et H2 : les illustrations montrent en quelque sorte l’évolution de leurs positions. Ces personnages qui marchent, se confrontent, se retrouvent seuls ou se démultiplient forment une sorte de fresque du tropisme, une démonstration concrète des mouvements de la sous-conversation. Ainsi, le vertige du dialogue se déroule aussi sur écran et s’en trouve enrichi.

 

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