Théâtre - Le rituel désacralisé

Violette Chauveau et Benoît McGinnis
Photo: Yves Renaud Violette Chauveau et Benoît McGinnis

Saluons d’emblée le fait que Frédéric Dubois tente une vraie relecture du Roi se meurt, chose qui n’arrive pas à tous coups au TNM, où le répertoire est trop souvent approché avec une grande sagesse. Son Bérenger (Benoît McGinnis) est tout jeune et, bien de son époque, il se vautre dans un narcissisme galopant. Assez pour avoir oublié de comprendre le monde dans lequel il vit et d’agir pour en modifier le visage. À ses côtés, la reine Marguerite (Violette Chauveau) est une poupée aux courbes voluptueuses, fardée au maximum. À l’arrière-scène, un immense miroir renvoie au public sa propre image de foule immobile et désengagée. Les acteurs s’y mêlent, jouant parfois du balcon, dans un TNM sens dessus dessous, sans déranger la quiétude de la foule. Le message est on ne peut plus clair. Et fort efficace. Mais cette vision de l’oeuvre, hélas, ne tient plus la route en deuxième partie, lorsque le roi trace sa route jusqu’à une certaine résignation.

C’est la pièce la plus complexe de l’oeuvre d’Ionesco. Moins formelle que La cantatrice chauve, qui repose sur la désarticulation du langage, elle obéit tout de même à une structure précise, celle de la cérémonie funèbre, de même qu’elle est dictée par une rythmique très calculée. Son propos est infini : le parcours du roi Bérenger vers la mort a des résonances sociales et spirituelles, tout en proposant une riche réflexion sur l’inéluctabilité de la vie humaine. En choisissant d’ancrer sa mise en scène dans une réflexion sur le présent et la désinvolture avec laquelle Bérenger s’y colle, le spectacle du TNM offre un regard critique percutant sur notre époque. Grotesques, le Roi et sa Cour sont le reflet de l’individualisme ambiant et de l’insouciance des puissants devant un monde qui va à vau-l’eau : un monde où se noient la culture et le savoir et où se creusent les inégalités sociales (le personnage de la Servante, interprétée par Kathleen Fortin, en témoigne).


Mais ainsi, toute la dimension spirituelle de l’oeuvre est écartée. Même si Bérenger n’arrive pas à mourir serein, son agonie est ponctuée par différentes étapes : reniement, colère, puis acceptation, dans un processus de dépouillement de soi orchestré par la reine Marie (autoritaire Isabelle Vincent). Inspirée du Livre des morts tibétains, la pièce charrie un discours profond sur la notion d’impermanence, sur la nécessité de se défaire du monde réel pour embrasser l’infini et la sublimation. Rien de tel ne se déploie dans le spectacle de Dubois, qui se concentre sur le tangible et le concret. Or, lorsque le rituel d’acceptation de la mort atteint son point culminant, dans de magnifiques répliques de la reine Marie, le spectacle échoue à en représenter l’essence. Dommage.

 

Collaborateur