Suspendus entre la vie et la mort

Denis Marleau et Stéphanie Jasmin reviennent à une dramaturgie contemporaine avec Le dernier feu de l’Allemande Dea Loher.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Denis Marleau et Stéphanie Jasmin reviennent à une dramaturgie contemporaine avec Le dernier feu de l’Allemande Dea Loher.

Après un détour plus ou moins heureux du côté des classiques, que ce soit Sénèque, Shakespeare ou Molière, Denis Marleau et Stéphanie Jasmin reviennent à une dramaturgie contemporaine avec laquelle ils semblent entretenir un rapport plus naturel, pour ne pas dire inné. Avoir mis en scène Thomas Bernhard et Elfriede Jelinek aura fourni au tandem des outils qui leur seront fort utiles maintenant qu’est venue l’heure de s’attaquer à une pièce de l’Allemande Dea Loher intitulée Le dernier feu.


Pour les spectateurs montréalais, la porte d’entrée dans l’univers de Dea Loher a été Manhattan Medea, la pièce mise en scène par Denise Guilbault à l’Espace Go, en 2011. Pour Denis Marleau, le premier contact s’est fait autrement. « Curieusement, c’est par la Comédie-Française que j’ai rencontré l’écriture de cette auteure. C’est l’administrateur général, Muriel Mayette, qui m’a donné à lire Innocence, qui est une pièce magnifique, ambitieuse, pour laquelle moi et Stéphanie avons eu un véritable coup de coeur. Finalement, pour différentes raisons, nous ne l’avons pas montée. Quand Ginette Noiseux [la directrice artistique d’Espace Go] nous a fait lire Le dernier feu, l’une des dernières pièces de l’auteure allemande, nous sommes à nouveau tombés sous le charme. D’abord parce que les thèmes de son théâtre sont récurrents, mais aussi parce que nous avons découvert une autre des écritures de Loher. »


Convoquer un monde


La pièce, créée à Hambourg en 2008, traduite en français par Laurent Muhleisen et publiée à L’Arche, est défendue par huit comédiens (Peter Batakliev, Annick Bergeron, Maxime Denommée, Noémie Godin-Vigneau, Louise Laprade, Jérôme Minière, Daniel Parent et Évelyne Rompré), à qui il incombe de donner naissance à un microcosme. « Il y a, parmi les personnages, des vieux, des jeunes et des enfants, explique Marleau. Ce mélange de générations est l’une des forces de cette écriture. Elle convoque un monde, un monde réel, en procédant à une adroite représentation de la vie d’un quartier, et même d’une société. La manière dont chaque personnage entraîne avec lui un pan d’histoire plus ou moins tragique, c’est extraordinaire. En même temps, tout ça est d’une grande complexité, pas simple du tout à mettre en scène. »


Il faut préciser ici que la pièce appartient à ce qu’il est convenu d’appeler le théâtre-récit. C’est-à-dire que les événements dont il est question ont déjà eu lieu, dans ce cas-ci il y a sept ans, et qu’ils nous sont racontés par les personnages dans le présent de la scène. Les protagonistes sont donc à mi-chemin entre la subjectivité et l’objectivité. Ils transcendent ce qu’ils ont vécu, mais en même temps ils le revivent, s’y replongent. Il se pourrait même que certains d’entre eux s’adressent à nous d’outre-tombe.


« À la première lecture, explique Stéphanie Jasmin, la pièce se révèle presque classique. Mais, quand on s’y attarde vraiment, on comprend que ces personnages viennent rejouer sous nos yeux, en direct, des fragments du passé et, surtout, qu’ils sont ensemble pour le faire. Ils ont des rapports aux mots qui sont différents. Certains n’arrivent pas à nommer la douleur ou la culpabilité qui les habite alors que d’autres parviennent très bien à le faire, ce qui dérange ou bouscule les autres. On n’est donc pas du tout dans la logique du retour en arrière, mais bien dans une mise en évidence de la convention théâtrale. Ainsi, de manière indirecte, la pièce parle beaucoup du théâtre, de son essence, de ce qu’il est capable d’accomplir sans l’ombre d’un artifice. »

 

Un événement déclencheur


L’événement qui va relier à jamais les destins de ce groupe de voisins d’un quartier populaire d’une ville occidentale qui n’est pas nommée, c’est la mort d’un enfant. Il y a sept ans, le petit Edgar a été fauché par une voiture. Le seul témoin de l’accident est Rabe, un étranger arrivé le jour même dans le quartier. Dans les premières minutes du spectacle, les personnages établissent ainsi la convention qui va régir tout le spectacle : « Nous, qui racontons cette histoire / Nous n’existons peut-être pas / Nous reconstituons cette histoire c’est tout / Épisode par épisode / Parce que nous pensons qu’ensemble nous en saurons davantage / Que chacun isolément. »


Il est intéressant de noter que les personnages, malgré la teneur collective de leur démarche, ne s’expriment jamais à l’unisson. « Selon moi, explique Jasmin, c’est une façon pour l’auteure de montrer que cette communauté qui essaie de se mettre ensemble pour raconter une histoire ne peut finalement le faire que de manière individuelle. C’est en quelque sorte un constat de l’échec du collectif. On peut y voir une problématique très allemande, qui concerne la guerre et la réunification, mais aussi, par endroits, établir des liens avec notre propre quête d’un projet collectif. »


La mort de l’enfant va occasionner chez tous les protagonistes un changement de trajectoire, une confrontation avec l’épreuve. Il sera alors question de deuil, de maladie, d’amour, de solitude et de mémoire, mais aussi de racisme et de terrorismophobie. « Ces personnages sont d’une fabuleuse humanité, lance Marleau. Ils ont des corps, des corps qui portent des marques, des stigmates. » « Ce n’est pas un théâtre de la pensée, ajoute Jasmin. C’est un théâtre de la prise en charge par le corps. À la fin, les personnages doivent accepter que tout ça se soit déposé dans leur corps et que la vie continue ; et c’est peut-être ça le plus tragique. »

 

Collaborateur


***

 

Dea Loher, dramaturge de sa génération


Traducteur, spécialiste du théâtre allemand contemporain, mais aussi conseiller littéraire et théâtral à la Comédie-Française, Laurent Muhleisen a accepté de situer pour nous Dea Loher parmi les dramaturges allemands contemporains. « Elle fait partie de la première génération issue du cursus d’écriture scénique mis en place par Heiner Müller et Tankred Dorst à l’École des beaux-arts de Berlin au lendemain de la chute du Mur. Auteure d’une quinzaine de pièces, elle est aujourd’hui en Allemagne la dramaturge la plus connue et la plus célébrée de sa génération. »


« Ses pièces font exister des êtres simples, quotidiens, aux prises avec de grands questionnements, auxquels ils ne savent pas toujours répondre, mais qui les confrontent les uns aux autres avec toute leur énergie, toute leur sincérité, et tout leur désespoir. À l’instar d’Ödön von Horváth ou Rainer Werner Fassbinder, mais aussi de romanciers américains tels que Cormac McCarthy, elle fait preuve de beaucoup d’empathie envers ses personnages. Elle affiche également un grand sens du plateau, dû à un compagnonnage artistique de près de 20 ans avec le metteur en scène Andreas Kriegenburg, qui a créé nombre de ses pièces. »

À voir en vidéo