Des «carcasses en puissance»

« Nous sommes des carcasses en puissance. » Francis Bacon, peintre de génie, a prononcé cette phrase dans une série d’entretiens accordés au critique britannique David Sylvester. Elle exprime à merveille l’essence de son oeuvre dans laquelle les corps, débarrassés en tout ou en partie de leur enveloppe de chair, s’agglutinent les uns aux autres et se décomposent comme des amas de viande. Deleuze parlait du « devenir-animal de l’homme » et a mieux que quiconque nommé cette esthétique du corps éviscéré. Les tableaux de Bacon exposent la douleur inhérente à l’humanité, mais proposent aussi une certaine célébration de la vie, qui, parce qu’elle est fragile, rend l’homme alerte et vivant.

Mais comment représenter de tels corps dans un espace théâtral, avec des corps humains parfaitement composés ? Carole Nadeau tente le coup à l’Espace libre. Pari plus ou moins réussi. Elle parvient mieux à créer une atmosphère baconienne par la trame sonore grinçante et par l’ambiance de fin du monde qu’elle n’arrive à montrer la dislocation du corps.


Difficile représentation


Quand les comédiens Steeve Dumais, Lucas Jolly, Elinor Fueter et Patrick Lamothe, nus ou partiellement nus, se tordent et sont saisis de spasmes, on ne peut que constater qu’on a affaire à une représentation cliché et trop littérale de l’univers de Bacon. Le défi est trop grand, sans doute, et aucune de ces agitations corporelles ne peut rivaliser avec l’oeuvre originale ni la compléter.


Les toiles de Bacon montrent à la fois l’intériorité et l’extériorité du corps, et rien de tel ne peut se produire ici, même en faisant travailler très fort le regard, et même en amalgamant les images de corps agités avec les projections de carcasses sur les murs de l’Espace libre. Le dialogue entre le corps et l’environnement scénique multimédia ne se produit pas de manière assez fertile. Tout de même, on reconnaît ici et là la composition de certains tableaux célèbres du maître, comme Walking Figures.


La spatialité du spectacle est toutefois réussie. Invité à se promener autour de tableaux vivants, qui s’animent parfois en simultané, parfois de manière consécutive, le spectateur retrouve l’idée du triptyque (que Bacon affectionnait) et est invité à faire dialoguer les saynètes. Se rencontrent les emportements furieux du corps et l’évocation d’une sexualité libérée et naïve, puis, dans l’oreille (grâce au casque d’écoute), des bribes de discours qui insistent sur l’aspect festif de l’oeuvre, malgré sa violence. Plus tard, la scène centrale se remplira de musiciens et le spectacle deviendra cabaret un brin sensuel.


Carole Nadeau dit vouloir souligner à quel point les toiles de Bacon sont lumineuses. Elle y arrive bien.


À cela s’ajoute une scénographie discrète, qui reprend, de manière décomposée, les éléments typiques d’une salle de bain. La toilette, lieu d’intimité où l’homme entre en fusion avec son propre corps, lieu de propreté et de saleté à la fois, où le corps se débarrasse de son voile de civilité, est en effet le lieu tout indiqué pour explorer le « devenir-animal de l’homme ».

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