Théâtre - Vouloir être sage dans un monde de fous

Émilie Bibeau (à droite) incarne sa Sophia de manière pétillante et frémissante, alors qu’Antoine Durand se montre très agile dans le rôle du professeur.
Photo: François Brunelle Émilie Bibeau (à droite) incarne sa Sophia de manière pétillante et frémissante, alors qu’Antoine Durand se montre très agile dans le rôle du professeur.

Neil Simon, auteur à succès américain, chéri de certaines scènes de Broadway, est loin d’être un adepte de l’ambiguïté ou des dramaturgies ouvertes. Dans sa comédie Un village de fous, le sens ne se dissimule jamais : il est placardé en toutes lettres dans une fable moralisatrice, calquée sur la structure des contes enfantins et porteuse d’une leçon de vie énoncée en mots fleuris. Le tout dans un décor campagnard de carton-pâte.

En l’absence de complexité psychologique ou philosophique, ce n’est pas une matière propice à réinvention. On comprend donc aisément que la mise en scène de Monique Duceppe prenne le texte au pied de la lettre. On peut être agacé de se faire à ce point prendre par la main, d’autant que c’est trop souvent le parti pris chez Duceppe. Mais plus la pièce progresse, plus les charmes de ses personnages truculents font leur effet et plus la simplicité de la fable trouve son efficacité.


Il est possible de briser par soi-même les murs qui nous emprisonnent, parce que rares sont les véritables freins extérieurs à notre épanouissement. C’est le message lancé par cette pièce dans laquelle se déploie aussi une quête de liberté de pensée et d’acquisition du savoir. Dans le village ukrainien de Kulyenchikov, une malédiction a rendu tout le monde profondément ignorant, et le comte de Gregor, qui habite le château du haut du village, s’assure de maintenir cette collectivité dans la noirceur. L’arrivée d’un professeur déterminé à sortir les villageois de leur torpeur et à séduire la belle Sophia, par quelques détours habiles, montrera que l’intelligence était à leur portée et qu’un monde de savoir, d’amour et de liberté les attend. Une fois que le bon professeur aura compris que ses nouveaux concitoyens se soumettaient par eux-mêmes, aveuglément, à un pouvoir tyrannique, il aura tôt fait de leur révéler leur vrai visage.


Dans un tel conte de fées, l’essentiel du plaisir du spectateur est à trouver dans l’observation amusée des personnages archétypaux. Neil Simon a peint une toile de personnalités pittoresques, du berger égaré jusqu’au maire goguenard, en passant par le médecin qui ne sait pas soigner. Presque bédéesques, ces personnages ne sont pas tous interprétés avec l’extravagance nécessaire (Laurent Duceppe et Danielle Lépine manquent un peu d’aplomb), mais Émilie Bibeau incarne sa Sophia de manière pétillante et frémissante, alors qu’Antoine Durand se montre très agile dans le rôle du professeur.


Et puis, ne boudons pas notre plaisir, le texte est souvent drôle. La logique inversée et les réflexions dénuées de raison des habitants de Kulyenchikov créent des situations absurdes et provoquent des jeux de langage intéressants - les dialogues jouent sur le double sens des mots, mais aussi sur un rapport tordu aux chiffres et au temps, ou encore à la mémoire. Tout ça se conclura dans un happy end presque parfait. Évidemment.

 

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